Bientraitance dans la civilisation

//Bientraitance dans la civilisation
« Mon propos dans cette rencontre interdisciplinaire est l’éclairage des violences éducatives et leur répercussion sur l’équilibre familial. L’enfant naît avec une agressivité naturelle , énergie propre à soutenir la combativité et l’assertivité. La destructivité est le résultat d’une surcharge de tensions physiques et psychiques vécues dans l’environnement proche. Ainsi, poser théoriquement la pulsion de mort comme une pulsion innée à l’oeuvre chez l’humain, c’est éviter trop souvent la prise de conscience et la responsabilité des parents face à l’éducation qu’ils donnent et imposent à leur enfant.

Selon ce présupposé, il est légitime de contrer l’enfant mû par une pulsion destructrice, et ceci dès le début de la vie dans son état même de nourrisson. Nous entendons encore : “Ne le prends pas dans les bras, ne lui cèdes pas, il va devenir capricieux! Il va prendre le pouvoir, tu ne pourras plus rien en faire!. Il ne faut pas trop le toucher! il y prendra goût!Il va t’en faire voir de toutes les couleurs! Il est déjà vicieux! déjà malin! Adolescent, il te crachera dessus!”. Ces phrases ne sont pas issues d’un autre temps mais prononcées encore de nos jours par de jeunes mères. La transmission orale fonctionne encore bien à ce niveau.

De générations en générations, des croyances à propos des enfants perpétuent des systèmes éducatifs basés sur la violence, la répression, la soumission et les obligations à sens unique . L’enfant est instrumentalisé par les parents et mis en jeu pour justifier les désaccords , pour servir de surface de projection, pour permettre la décharge agressive des adultes . Trop souvent, l’enfant pris dans la dynamique familiale violente , devient le bouc émissaire: . “Tu mets le souk dans la famille! Tu ne fais rien comme les autres! On est heureux et toi, tu te charges de tout foutre en l’air!”
La place de cet enfant dans la fratrie, son sexe, les conditions de sa venue au monde l’exposent à toutes sortes de maltraitances psychologiques et physiques. Parfois ce sont les enfants en bloc qui apparaissent comme les fauteurs de troubles.

L’enfant est révélateur de tensions et d’angoisses: “Avant ma fille, je n’avais jamais d’ angoisses!” dit une mère; ” Depuis qu’elle a les enfants, ce n’est plus la même, il n’y a plus qu’eux qui comptent! Elle n’est plus ma femme!” dit l’homme. Et bien d’autre réflexions qui montrent combien l’enfant est le révélateur des tensions conscientes et inconscientes de ses parents.
Il réveille des angoisses profondes avec ses pleurs parfois incompréhensibles, sa grande dépendance, ses besoins impératifs, qui font peser une responsabilité trop lourde sur certains adultes.
Qu’il soit déifié ou diabolisé , l’enfant subit de graves préjudices lorsque les parents se servent de lui pour régler leurs conflits personnels.
Mûs par leur histoire, leur monde inconscient, leur propre éducation, les parents mettent en jeu leur espace affectif souterrain pour éduquer leurs enfants.
La maltraitance comme les symptômes passent de génération en génération si on ne s’y attarde pas.

Une mère fragile et dévalorisée peut transmettre la violence reçue à ses enfants . C’est la violence faite aux femmes qui entraîne la violence faite aux enfants . Et pour être une bonne mère, la femme a besoin d’être aimée. Que ce soit par dénarcissisation comme l’explique Madeleine Gueydan ou par répétition éducative, on retrouve une logique à la violence éducative comme une logique à toute forme de violence.
Il s’agit d’abord de déstabiliser l’autre et lui faire perdre ses repères internes pour asseoir un seul repère externe: le parent tout puissant. Le parent nie les sentiments de l’enfant et sa vérité intérieure pour imposer ses croyances , sa loi et ses pensées . L’enfant ne sait jamais comment se positionner , comment répondre. Il ne sait jamais si ce qu’il fait et bien ou mal car la décision revient au parent qui fait sa propre loi.
L’enfant perd alors l’estime de lui-même et grandit avec une fragilité narcissique qui se révélera à l’ âge adulte au niveau du travail ou de la parentalité.
Du congrès sur la bientraitance de Leuven en avril 2003, Marceline Gabel, Secrétaire Générale de la “Grande Cause Nationale” 1997 :“protection de l’enfance maltraitée”, revient avec les informations suivantes : la violence conjugale et la violence parentale sont souvent associées. Les chercheurs considèrent que les risques de maltraitance de l’enfant sont environ 2 fois plus élevés lorsque les conjoints sont violents entre eux . Et lorsque la mère est agressée, 4 enfants sur 10 le sont aussi.

Un deuxième élément de la logique de la violence est la transgression. Comme c’est l’adulte qui fait la loi, les transgressions de sa part sont multiples et incessantes.
Si l’enfant ne vient jamais à la place exacte du désir des parents, il vient trop souvent à la place d’un besoin infantile de ceux-ci et il est sommé de le satisfaire: faire de brillantes études, réussir là où le parent a échoué ou a été empêché, servir de nounours consolateur, de témoin engagé des déboires sexuels et affectifs d’un des parents quand ce n’est pas des deux , de bâton de vieillesse.
Les enfants sont alors dans une attitude de méfiance vis à vis des adultes manipulateurs de leurs besoins. Beaucoup d’ éducateurs , représentants parentaux , ne restent pas impassibles face au vécu douloureux des enfants qu’ils ont en charge et chacun peut être saisi et fragilisé par cette violence faite aux petits. Les groupes de parole, les débriefings réguliers seront des champs de régulation des émotions et des espaces de témoignage des éducateurs .

La pression en continu fait également partie de la logique interne de la violence et l’enfant a souvent le sentiment d’être dans une impasse . Sans l’aide des parents pour l’étayer dans ses manifestations de vie et pour le sécuriser dans le respect, l’enfant doit cependant grandir. Il lui faut trouver un “ possible différent “dit Philippe Gaberan, une ouverture fournie par un autre adulte, un enseignant, un membre de la famille élargie qui le reconnaîtra comme une personne à part entière et qui le considérera avec un regard d’espoir et de confiance .
Lorsque ce regard différent n’est pas présent , l’enfant installe à l’intérieur de lui un fort sentiment de rage et de vengeance , la sève de la répétition de la violence.
C’est ainsi que certains parents devenus vieux et dépendants de leurs enfants, peuvent être sujets et objets de conflits et de vengeance . Patrick Linx et José Polard alertent sur le risque de “huit clos” qui s’installe et qui ne permet plus la résolution des conflits. Il faudra faire appel le plus souvent à un tiers pour trouver une issue. La médiation , telle que Antonio Fulleda nous la présente, est une nouvelle culture dans la gestion des conflits. Elle fait place à la création d’un espace tiers.

Car c’est bien la créativité et la démocratie des affects qui sont écrasées dans les familles à violence éducative. C’est à la fois, la loi du silence et le contrôle de la parole. L’enfant n’a pas le droit de dire ce qu’il ressent, il ne doit pas avoir de sens critique vis à vis de ce qu’on lui fait subir.
Il doit se soumettre à la parole d’autrui. Il apprend qu’être giflé ou fessé est une preuve d’amour et d’intérêt pour lui. C’est pour son bien et il devrait en être reconnaissant. La croyance dans les mots du parent et la soumission à sa pensée sidèrent l’enfant . Il est tombé dans les mots du parent et dans les maux qui soutendent ses attitudes maltraitantes.
Il se retrouve aliéné à son parent, devenu un bourreau non dénoncé.
Car l’enfant reste en attente de la satisfaction de ses besoins de base: reconnaissance, respect, tendresse, liberté et limites, stimulations et calme, affiliation et différenciation. Son état de dépendance l’oblige à rester là, vidé par le manque et gonflé de colère retenue. Cette colère et d’autres sentiments refoulés se déverseront sur d’autres enfants autour de lui, ou plus tard sur ses partenaires , sur sa progéniture. A moins que le sujet ne retourne la violence contre lui à travers les conduites à risques, la drogue, le tabagisme, l’alcoolisme, la prostitution.
Frustré dans ses besoins fondamentaux et non reconnu dans sa souffrance par un autre, l’enfant devenu grand demandera à ses propres enfants de réparer son narcissisme blessé. “Donnes moi moi ce que mes parents n’ont pas pu me donner” demande l’adulte à son enfant. Cette exigence le plus souvent inconsciente constitue le soubassement de la majeure partie des problèmes entre enfants et parents car les besoins de l’un ne correspondent pas aux besoins et aux capacités de l’autre. Et c’est l’enfant qui est le grand perdant dans ce drame affectif. C’est ainsi que les parents engagent leurs enfants dans des activités sportives, artistiques ou intellectuelles multiples afin de “s’emparer de l’enfant pour s’en parer”, selon la belle expression de Joëlle Reitzman, psychothérapeute.
L’enfant apprend à satisfaire l’autre, à taire ses propres besoins, à s’oublier et de générations en générations, se perpétue l’absence de conscience de soi qui entraîne la méconnaissance réelle de l’autre.

Si la violence éducative attaque la pensée de l’enfant, elle attaque également son corps. Tout d’abord dans la qualité du toucher , qui loin de la tendresse , s’installe dans le dur et l’agression des coups. Dureté également du toucher des mots humiliants et salissants: “ Tu n’arriveras à rien! Tu ne vaux rien! Tu ne feras rien de ta vie! Idiot! Crétin! Tu es sale!Tu es trop bête” et d’autres insultes qui visent à salir le corps de l’enfant et son esprit.
Le mot perd sa fonction d’enveloppe psychique 1 et devient effraction laissant l’enfant troué et dans une hémorragie narcissique importante.

Les conséquences de la violence éducative sont multiples. En premier lieu la dévalorisation et le sentiment d’être sali par les gifles ou fessées, par les mots durs et piquants . Une des grandes causes de bagarre dans les cours de récréation et ailleurs , est d’ ”être traité”. Le mot salissant attaque les bases fragiles du narcissisme naissant de l’enfant et en croissance de l’adolescent.
Ces mots et ces coups peuvent entraîner un sentiment de perte d’identité. Qui suis-je? Celui que mon père ou ma mère fustige? ou moi-même? La clinique des enfants et adolescents nous montre le pouvoir énorme des attitudes et des énoncés parentaux sur les modes de pensée du jeune et sur la construction des bases identitaires.
Dans ce climat de dévalorisation , la peur de soi et des autres est inévitable et elle s’inscrit profondément dans les cellules. “Si je suis si mauvais, je dois me méfier de moi”-”L’autre me veut du mal”. Des attitudes phobiques s’installent que l’enfant pourra revêtir d’attitudes de prestance. Installer des liens solides et fiables avec autrui devient une gageure. La perte de confiance en l’être humain est souvent le résultat d’humiliations et de dévalorisations , trop souvent banalisées.
Ce ne sont que des mots disent certains parents, méconnaissant le pouvoir des symboles.

Une autre conséquence de la violence éducative est le sentiment de ne pas s’appartenir, de ne pas se sentir exister. C’est tout un travail psychique de schize et de fragmentation qui s’opère dans le psychisme de l’enfant maltraité . La fracture des liens psychocorporels est évidente2 . Dans les cas extrêmes de torture, les témoins victimes parlent du sentiment de ne plus se reconnaître. Et les enfants en thérapie mettent en scène des robots qui ne sentent rien et deviennent tout puissants. Ils expriment la sensation d’être une mécanique coupée de leur esprit, celui-ci le plus souvent exilé sur une planète lointaine et inattaquable.
Lorsque le patient , en psychothérapie, retrouve ses sensations, il se réapproprie son corps, ses tensions, ses sentiments et ces retrouvailles sont souvent le temps d’un immense chagrin .

Une dernière conséquence, et pas des moindres, est l’impossibilité pour l’enfant de sortir de la bipolarité affective du début de la vie. Jusque vers 6 ou 7 ans, chez un petit enfant, le monde psychique a deux grandes bornes affectives :les gentils et les méchants. Si l’enfant est satisfait et en sécurité, l’autre est gentil, si l’enfant est frustré et déstabilisé, l’autre est méchant3 . Nous avons tous séparer le monde ainsi et beaucoup ont suffisamment maturé pour démocratiser cette situation et globaliser les différents affects dans une même enveloppe mentale. Le conflit existe entre les opposés mais il se dit , s’argumente et nous trouvons des solutions. Pour certains cette dualité primaire s’est enkystée et n’a pas évolué vers une dialectique fructueuse des opposés. Certains restent dans cette dynamique psychique binaire qui fait le lit du racisme, des guerres, des conflits sans issues.

La bientraitance devient une issue aux conflits familiaux lorsqu’elle s’inscrit dans une manière d’être et de vivre. Elle est une antidote, un contre poison préventif. Nous avons l’obligation éthique et civile de nous interroger sur les violences actuelles et accepter de reconsidérer notre manière d’être avec les enfants comme une éventuelle source de violence. Celle-ci est souvent hors de notre conscience: “C’est plus fort que moi , quand elle (il) me pousse à bout, j’ai envie de la (le) frapper”. Quel est le parent qui n’a pas senti ce débordement émotionnel et le besoin impératif de faire cesser la pression interne. S’enfoncer dans la culpabilité est encore une manière de fuir nos responsabilités. On peut se reprocher toute une vie d’avoir fait ceci ou cela mais il est temps de sortir de la plainte et de regarder courageusement la vérité de nos actes éducatifs et leur portée.
Comme nous , l’enfant a besoin d’ être pris au sérieux dans tous ses sentiments . Et il ne peut pas y être réduit. Être jaloux de la petite sœur ne doit pas être l’étiquette identitaire de l’enfant. L’enfant est en apprentissage de la vie et ses actes sont des questions . Un enfant agressif est un enfant malheureux et si sa souffrance est masquée par notre irritation, nous devons cependant continuer à penser qu’il a besoin de soutien et d’une enveloppe de tendresse. La tendresse profondément ancrée dans la vision positive de l’humain, est un mouvement vers l’autre . Chacun de nous a besoin d’une attitude empathique lorsque notre narcissisme bat de l’aile. C’est notre condition d’humain et ce n’est pas pour autant un handicap si nous nous acceptons dans nos contradictions , nos oppositions, nos fragilités.
La bientraitance ne vise pas la suppression de la violence mais son repérage et sa mise en problématique pour entrevoir une issue constructive.

By | 2017-04-21T11:46:58+00:00 juin 1st, 2015|Conférences|Commentaires fermés sur Bientraitance dans la civilisation

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