Collège de France – 2 juillet 2010

//Collège de France – 2 juillet 2010

Verbatim de la conférence donnée le 2 juillet 2010 au Collège de France.

 

« Lorsque j’ai choisi ce titre “Enveloppes toniques primitives et organisation de la personnalité” je pensais plus particulièrement à une phrase de Julian de AJURIAGUERRA lorsqu’il s’interrogeait sur les liens existant entre la personnalité et de tonicité :

Je cite: “A coté de ces problèmes complexes que pose le mode de relation avec la mère, nous nous sommes demandés s’il n’existait pas des bases corporelles constitutionnelles qui pouvaient influencer l’organisation de la personnalité”. Et plus loin: “Nous croyons donc qu’aussi bien ce fond tonique que les réactions toniques ont une histoire, tout comme la formation de la personnalité avec laquelle ils se confondent “.

J’étais justement en train de travailler sur cette notion de personnalité lorsque Fabien JOLY m’a proposé de participer à ce colloque. Et je l’en remercie.

Alors, pour cette recherche que je vous présente aujourd’hui, sur les enveloppes toniques primitives et l’organisation de la personnalité, je me suis appuyée sur les travaux de Julian de AJURIAGUERRA, sur les travaux du professeur Henri LABORIT concernant l’inhibition de l’action, sur les travaux en neurosciences de Jacques FRADIN et de son équipe, Jacques FRADIN étant le directeur de l’IME, Institut de Médecine Environnementale, qui travaille sur la motivation en lien avec les personnalités primaires, sur les travaux de Antonio DAMASIO sur les émotions primaires, sur les études de Jean-Pierre CHANGEUX et dans la continuité de mes travaux personnels concernant la théorie de l’étayage psychomoteur développée depuis 1991.

C’est donc une recherche transdisciplinaire.

Dans un premier temps je vais resituer la bipolarité tonique du début de la vie étayant la vie psychique de l’enfant, dans un deuxième temps, je reprendrai les états biologiques du stress pour les confronter aux enveloppes primitives.

Enfin je conclurai sur l’intérêt de cette articulation théorique pour la Psychomotricité.

Aujourd’hui tout le monde s’accorde pour dire que nous n’avons pas une personnalité mais plusieurs personnalités ou plusieurs facettes dans notre personnalité. Puisque je vais aborder ce travail sous la lumière des neurosciences, je citerai donc les chercheurs de ce domaine qui font référence: HERMANN qui reprend les travaux de Paul MACLEAN et décrit un modèle de préférences cérébrales: chacun apprendrait, en fonction de sa biologie et son apprentissage, à privilégier de manière inconsciente, le fonctionnement de telle ou telle partie du cerveau pour agir et penser.

Et la théorie du “Temperament and Character Inventory” ou TCI de Robert CLONINGER qui soutient que de nombreux traits de personnalité sont associés à des gènes et à la prédominance de neuromédiateurs.

Mon approche étant liée à la psychomotricité, je citerai les neuromédiateurs sans m’y attarder et j’aborderai la notion de personnalité à partir des composantes émotionnelles et toniques de l’enveloppe primitive face aux états de stress.

La bipolarité tonique

AJURIAGUERRA nous met immédiatement dans l’ambiance de la tonicité lorsqu’il écrit: “ Nous devons admettre que notre personnalité s’exprime par des attitudes particulières et que c’est un genre de contact avec le monde, une certaine façon de s’offrir ou de se refuser.” Dans cette phrase synthétique , la bipolarité tonique de base se pose d’emblée. Depuis le début de notre vie aérienne et déjà dans l’utérus maternel, notre corps s’ouvre ou se ferme en fonction de la douceur ou de la dureté des contacts externes. Les enveloppes toniques se contractent et se resserrent et deviennent imperméables ou se dilatent, se détendent et s’offrent à la réception des informations.

En effet, les états sensoriel, affectif et représentatif du bébé s’organisent immédiatement en étayage sur la bipolarité tonique constitutionnelle. Cette théorie de l’étayage est développée depuis 1991 dans “Intégration motrice et développement psychique”.

Cette bipolarité tonique est innée et universelle, liée à une immaturité cérébrale et elle entraîne un fort tonus des fléchisseurs des membres ainsi qu’un faible tonus des extenseurs de membres d’une part, et un faible tonus général des muscles du dos d’autre part.

Le bébé est enroulé dans une position foetale et réagit dans ce sens dès qu’il perçoit une stimulation forte qu’elle soit interne ou externe. Il se déroule lorsqu’il est apaisé.

L’état tonique du bébé à la naissance dépend des expériences sensorielles vécues dans le ventre maternel, au moment de la naissance et à l’accueil des premières heures.

Cependant, la réaction aux stimulations douloureuses est universelle. Lorsqu’un bébé ressent une tension interne liée aux besoins de base ou à une stimulation externe, sa tonicité augmente. L’enveloppe primitive se tend, se durcit, et l’enfant s’agite, pleure, crie. Il est dans un tumulte émotionnel. Il est en mode de défense, animé par le système orthosympathique. On peut dire également qu’il est en état de stress avec une dilatation de la pupille, une augmentation de la fréquence cardiaque, une augmentation de la pression artérielle, une augmentation du diamètre des bronches.

Les réactions à la tendresse et à la consolation sont elles aussi universelles. Le parent vient au secours de l’enfant, lui parle, le porte, le nourrit, le berce, donne du sens à l’effervescence émotionnelle du bébé et l’enfant s’apaise. Ses enveloppes toniques primitives se détendent et le bébé retrouve son équilibre émotionnel et tonique.

C’est le système parasympathique qui est à l’oeuvre avec un ralentissement de la fréquence cardiaque, une augmentation des sécrétions digestives et un relâchement de la plupart des sphincters.

C’est le parent qui va aider l’enfant à passer d’un état de tension à un état de détente, par les gestes, les mots, le portage, le soutien émotionnel.

DAMASIO écrit que l’émotion se transforme alors en sentiment sous l’effet de l’action apaisante et pare excitatrice du parent .

Entre ces deux positions psychotoniques extrêmes, tension et détente, qui bordent le champ psychomoteur de l’enfant, existent des positions intermédiaires dont une position “neutre” émotionnellement, un temps d’éveil calme, très court dans les premiers jours et qui s’allonge progressivement pendant les premières semaines. C’est l’espace du temps intermédiaire riche d’imaginaire et de rêveries.

Neurosciences et enveloppes toniques primitives

En appui sur ces données psychomotrices, le passage que nous allons faire par les neurosciences confirme et enrichit la théorie de l’étayage.

Les études par IRM (imagerie par résonance magnétique) montre que dans le cerveau humain certaines situations allument le circuit du faisceau de la récompense MFB (medial forbrain bundle) lorsque l’enfant est satisfait dans ses besoins et détendu dans ses enveloppes toniques primitives. C’est un état de récompense physiologique et émotionnel. Les neuromédiateurs principaux sont des cathécholamines, dopamine et noradrénaline. Le circuit du faisceau de la récompense a une action de renforcement des situations positives, la dopamine pour la composante motivationnelle et les opioïdes et canabinoïdes pour la composante affective.

Un deuxième faisceau, le faisceau de la punition (PVS) (periventricular system) est activé lorsque le bébé est insatisfait dans ses besoins, et se trouve tendu dans ses enveloppes toniques. Ce faisceau est donc activé lorsque l’enfant fuit ou lutte ou satisfaire ses besoins. Le neuromédiateur principal est l’acétylcholine et par enchaînement l’ACTH (adrena cortico tropic hormone) va stimuler la glande surrénale pour libérer de l’adrénaline et préparer les organes à la fuite ou à la lutte.

Ces 2 faisceaux MFB “désir-action-satisfaction” et PVS réponse par la fuite ou la lutte réussies amènent l’organisme à préserver son équilibre .

Un troisième faisceau entre en jeu, lorsque l’enfant ne peut ni fuir ni lutter. C’est le faisceau de l’inhibition de l’action étudié par le professeur Henri LABORIT

. C’est un état d’inhibition de l’action, une situation de soumission, d’acceptation de la situation qui est le recours pour garder la vie lorsque l’enfant ne peut ni fuir ni lutter,

Ce système met en jeu un certain nombre d’aires cérébrales, notamment l’ensemble hypothalamus-hypophyse-corticosurrénales. Les neuromédiateurs sont l’acétylcholine et la sérotonine.

Les travaux du Professeur LABORIT ont montré que cette inhibition était source de troubles importants et d’effets délétères par la saturation de l’organisme en hormones de stress: baisse de l’immunité, troubles de la croissance pour les enfants, déséquilibre du sucre dans le sang, dépression.

Ce que soutiennent FRADIN et son équipe, c’est que pendant la période des trois premiers mois qui est une période d’empreinte décrite par Jean Pierre CHANGEUX comme une période de tri neuronal qu’il nomme le “darwinisme neuronal”, l’enfant engramme positivement les expériences sensori-toniques qui le conduisent à l’obtention d’un état de satisfaction et d’un état de calme.

Si cet état de calme et de satisfaction des besoins par l’entourage est précédé de tensions corporelles, le bébé engramme l’ensemble de l’expérience “tensions et mouvements” comme des valeurs positives qui lui ont permis de réussir dans sa demande. Si l’état de satisfaction des besoins arrive après de longs pleurs et un état de soumission à la situation, c’est cet ensemble sensori-tonique sans tension qui sera positivé ou “idéalisé” selon le terme de Fradin .

Cette saisie primaire de la situation globale subit un refoulement primaire des motions douloureuses. Grâce au faisceau de la récompense, le cerveau retient le résultat et devient force motivante. L’enfant est poussé dans cette positivation par sa pulsion de vie.

Cette engrammation laisse une trace dans le cerveau qui constitue la personnalité primaire ou tempérament. Cette personnalité primaire est un mouvement émotionnel, une motivation, une tendance vers, un mode réactionnel particulier et elle siège au coeur de notre personnalité. Elle reste toute notre vie comme une source de motivation, issue de notre résilience qui nous animera sans que nous en ayons conscience, et dans laquelle nous pourrons puiser selon nos besoins. Fradin et son équipe développent actuellement un outil permettant d’identifier la personnalité primaire d’un individu et de relancer sa ou ses motivations profondes.

La motivation est centrale, intégrée, comme un “noyau dur, constitutif de la conscience-noyau de DAMASIO”.

C’est à partir de cette notion de positivation que je vais éclairer les liens entre enveloppes toniques primitives et l’organisation de la personnalité .

L’être humain dispose de deux façons d’aborder une situation de stress: utiliser des schémas appris face à une situation ou imaginer des stratégies inédites.

Le bébé face aux douleurs du besoin, aux stimulations extéroceptives, n’a pas encore de schémas de réponses appris et il répond aux stimulations de manière réflexe par des réactions amenées par son cerveau archaïque reptilien et par son cerveau limbique émotionnel déjà matures: lutte, fuite, inhibition de l’action.

Le cerveau préfrontal du bébé n’étant pas suffisamment développé pour innover des adaptations aux situations, c’est le parent, en donnant du sens aux pleurs et aux tensions du bébé, qui joue à la fois le rôle de désintoxicant de la psyché, comme l’écrit BION

et le rôle du préfrontal en proposant à l’enfant de sortir de la tension en donnant du sens à ce qu’il vit, en le portant, en le berçant, en lui parlant.

Le parent inhibe les tensions du bébé, le sort de son système réflexe impulsif, le freine dans sa descente émotionnelle et sensorielle douloureuse. Il est le préfrontal de l’enfant en attendant une maturation efficace de cette partie du cerveau.

Les états tonico-émotionnels du bébé et les personnalités de base

État d’activation de l’action

Il y a 4 états émotionnels de base: un état d’activation de l’action lorsque le bébé est éveillé et détendu. Il est calme, dans la sérénité et dans la distanciation. C’est un état neutre émotionnellement, il n’y a pas de danger, il n’y a pas de préoccupation. On dit alors que “l’enfant sourit aux anges”.

Ses enveloppes toniques primitives sont légèrement vibrantes, réceptrices. Lorsqu’on regarde un bébé dans cet état de calme, il semble réfléchir, penser, philosopher.

Cet état de calme génère des personnalités primaires motivées par la réflexion, comme les chercheurs, les concepteurs, les penseurs.

A côté de cet état d’activation de l’action, existent trois états devant une situation de stress: la fuite, la lutte si la fuite n’est pas possible, et l’inhibition de l’action si la fuite et la lutte ne sont pas possibles.

La fuite comme la lutte et l’inhibition de l’action sont des systèmes de protection de l’organisme et la possibilité de retrouver un état de tranquillité.

La fuite

Lorsqu’un besoin se fait sentir ou lorsque le bébé ressent une douleur, tout l’organisme est mobilisé pour fuir cette stimulation douloureuse.

La première réaction du bébé est la fuite devant ce stress qu’il ne connait pas encore. Que lui arrive-t-il? Qu’est ce que c’est? Il n’est pas à l’aise. Sa tonicité augmente ainsi que sa vigilance. Il est légèrement inquiet.

Son enveloppe tonique primitive vibre davantage et se tend. Le bébé fait des petits mouvements et émet des petits sons. Il remue, respire plus rapidement. Il ne peut pas fuir physiquement comme une gazelle, mais il peut fuir dans son monde psychique. Il y a fuite des bons éléments dans son for intérieur. C’est un repli narcissique de soi et c’est la conservation de soi qui est visée. Cette métaphore permet de comprendre que le repli narcissique salvateur n’est pas seulement une donnée psychique, mais il est également lié au corps.

Le parent arrive alors alerté par les bruits de l’enfant, il lui parle, le porte, le berce, le nourrit et le bébé inhibé dans ses tensions se détend.

L’enfant engramme que la légère hausse tonique et les mouvements sont source de satisfactions. Il associe positivement légère tension des enveloppes, agitation et mouvements à satisfaction de besoins.

Sa personnalité primaire, une de ses motivations profondes, sera celle d’un sujet qui aime bouger, animer, communiquer.

Le bébé peut se “dire: “J’ai réussi à animer facilement mon parent. C’est bon et satisfaisant”.

Si le parent n’arrive pas assez vite et si la stratégie de fuite liée aux petits bruits et mouvements et à la légère tension ne réussit pas tout de suite, la vigilance de l’enfant se transforme progressivement en peur. La tonicité de l’enveloppe primitive augmente, les mouvements se font plus rapides. Au niveau psychique, les bons éléments et les ressources se réfugient toujours dans le noyau mais la projection des mauvais éléments sur l’enveloppe tonique est plus forte.

Au niveau de la posture, l’enfant s’enroule davantage comme un hérisson et reste replié sur lui. Il ne peut pas fuir, il se cache. La peur est au coeur de l’enfant.

Lorsque le parent arrive et secoure l’enfant, ce dernier a associé repli sur soi à survie.

Ce repli est positivé et car c’est l’état émotionnel du bébé enfin satisfait qui est “idéalisé” selon l’expression de Fradin.

La motivation profonde sera le repli dans son intérieur, dans sa maison, dans des jardins secrets. C’est une personnalité de base qui s‘épanouit dans des lieux protégés.

La lutte

Lorsque le parent ne vient pas assez rapidement, la fuite liée à l’inquiétude et à la peur n’est plus possible et l’enfant entre dans la lutte. Il est en colère, hurle, crie de longues minutes avec une énergie incroyable. Il est révolté.

Ses enveloppes primaires sont hypertoniques. L’enfant inverse son mouvement de retrait vers lui et sa posture d’enroulement protectrice et il se tourne vers le dehors. Il se raidit. Il devient un attaquant. Il exige, il réclame. Il est “coléreux” disent les parents. “Il sait ce qu’il veut et il ne lâche pas l’affaire”.

Si le parent arrive alors et donne satisfaction à ses besoins, l’enfant parvenu à la détente associe positivement expression dure, hypertonicité, sensations dures à obtention de la satisfaction.

L’engrammation de la situation de détente associée aux tensions primitives installe une personnalité primaire d’un sujet qui aimera volontiers diriger, organiser, décider, éduquer.

Plus l’enfant attend la venue du parent, plus il crie et plus il souffre, mais le refoulement originaire est là pour balayer la souffrance et laisser la place à la positivation ou “idéalisation”

qui permet à l’enfant d’espérer de nouveau que le parent vienne plus rapidement le satisfaire.

“Ce qui ne tue pas rend plus fort” dit le vieux dicton intuitif, et en effet la personnalité primaire ou tempérament est et restera toute la vie une poussée vers l’action, une motivation forte pour vivre. Heureusement pour les bébés qui ont un début de vie très difficile, qui pleurent des heures, régurgitent, dorment peu. Ils ne sont pas pour autant des enfants qui grandissent dans la pathologie corporelle et/ou mentale.

La lutte empêchée

Lorsque le parent tarde à venir, le bébé entre dans un état de rage qui fait suite à la colère. Il s’étouffe, se trouve en apnée.

Ses enveloppes primitives toniques se durcissent, se rigidifient, se tétanisent.

Le Moi est occupé à lutter en se projetant vers la périphérie. L’enfant souffre. Il se vit abandonné et seul au monde.

Dans sa posture, le bébé perd son enroulement de base et peut inverser la posture en arc de cercle. L’enfant est tendu sur sa périphérie et il perd ses repères pour aller vers son centre.

Lorsque le parent arrive, le bébé a survécu au séisme émotionnel et corporel. Il a frôlé la “mort” émotionnelle et peut-être psychique. Il est revenu dans le monde des vivants. C’est le héros de son histoire, un survivant. Il associe positivement enveloppes toniques durcies, tétanisées, difficultés, à la satisfaction de ses besoins.

Sa personnalité primaire se construit sur un esprit d’indépendance farouche et elle sera celle d’un compétiteur, d’un travailleur, ambitieux qui aime les défis et les sensations fortes.

Il est évident que si l’enfant n’obtient satisfaction que sur ce mode d’hypertonicité douloureuse, la positivation ne pourra plus se faire, emportée par la douleur et l’enfant vivra un arrêt de l’intégration des sensations par tétanie musculaire.

C’est un sujet que j’ai développé dans “Intégration motrice et développement psychique”

L’inhibition de l’action

Lorsque la lutte et la fuite s’avèrent impossibles, l’enfant atteint un état d’Inhibition de l’action.Il peut aller de l’abattement jusqu’à la léthargie.

Contrairement à la réaction de fuite et de lutte, l’inhibition de l’action est une réponse conditionnée, c’est à dire supposant un apprentissage.

On le voit bien lorsque les parents laissent pleurer leur bébé pendant plusieurs nuits pour lui apprendre à ne pas confondre le jour et la nuit. Le bébé mémorise que la fuite et la lutte sont impossibles et il inhibe son action.

Alors les parents disent : “ Il a pleuré deux nuits de suite et la troisième, il a compris qu’on ne viendrait pas ”.

La rage épuisante laisse place aux sanglots. Puis l’enfant cesse de pleurer. Les émotions primaires sont la tristesse et la morosité.

Ses enveloppes toniques primaires deviennent molles par abandon tonique de la lutte. Et lorsque le parent arrive vers l’enfant, celui-ci est calme, un peu inerte, un peu absent. Pour survivre, le bébé engramme positivement douceur et présence du parent avec obtention du résultat.

Il est dans une “identification massive à l’agresseur

. Celui qui l’a fait souffrir est celui qui lui apporte satisfaction. Il “idéalise” la présence d’autrui .

Par résilience précoce, par “idéalisation motivante”, le bébé installe une personnalité primaire affective, sentimentale, participative, partageuse, aimant l’esprit d’équipe.

De nombreux soignants ont une personnalité primaire de ce type.

Trop de situations mettant l’enfant dans une lutte inefficace ou dans une inhibition de l’action ancrent les racines de la paranoïa, basée sur un investissement négatif de soi, et entretient une véritable haine de soi, qui est au centre de toute la psychopathologie, souligne J.BEGOIN..

Trop d’inhibition installe des dépressions primaires masquées par des systèmes de défense comme l’hyperactivité de l’enfant.

L’inhibition empêchée

Lorsque l’inhibition de l’action est empêchée dans le sens où non seulement le parent ne vient pas porter secours à l’enfant, mais de plus, ne prête aucun intérêt à la vie affective de l’enfant par méconnaissance, par pathologie, ou par système éducatif, l’enfant n’espère plus rien.

Les émotions primaires sont la dépression et le désespoir. Le bébé a abandonné sa tonicité et il aura perdu tout intérêt pour lui-même. Il ne s’appartient plus.

Il ne désire plus rien. Et en positivant cet abandon tonique et cette absence de tension, il développe une personnalité primaire altruiste, entièrement tournée vers autrui, s’oubliant soi-même pour les autres.

L’organisation de la personnalité à partir des tempéraments de base

La positivation primaire des réactions toniques et phasiques est un système de défense inné et précoce qui s’installe pendant le premier trimestre de la vie aérienne. L’engrammation primaire constitue un fond tonique, une toile de fond motivationnelle qui oriente le sujet émotionnellement. Ce mouvement précoce n’a pas encore subi le filtre et les contraintes de l’éducation.

Nous avons tous eu à vivre ces positions d’activation de l’action, de fuite, de lutte et d’inhibition de l’action et selon les lois neurologiques (Hebb)

ce sont les premières réponses qui ont une meilleure probabilité de se reproduire.

Nous avons donc une ou deux positions tonico-émotionnelles privilégiées en fonction de notre vécu précoce qui définissent notre personnalité de base.

La positivation des sensations et des émotions liées aux tensions des enveloppes toniques primitives reste toute notre vie comme un fond tonique, comme une sensation existentielle motivante qui nous pousse vers l’action.

Nous pouvons retrouver certains aspects de nos personnalités primaires lorsque nous pouvons nous dire: “ J’aime et je fais spontanément, sans effort et avec plaisir: ranger ma maison, organiser, encourager, aider autrui, soigner, comprendre, apprendre, théoriser, explorer”.

Donc nous pouvons dire que la motivation ne se crée pas mais elle préexiste.

Il est intéressant de remarquer que dans ces temps primitifs, malgré les difficultés de vie des bébés, ce qui est positivé est nécessaire à une vie sociale:

-dans l’activation de l’action, la réflexion, l’observation

-dans la fuite: l’estime de soi et une forme d’égoïsme positif

-dans la lutte, l’agressivité défensive et l’assertivité

-dans l’inhibition de l’action, le partage avec autrui et l’altruisme.

Ces personnalités primaires issues des réponses reptiliennes et limbiques sont recouvertes, complétées, enfouies ou annulées par l’éducation et les différents apprentissages de la réalité. FRADIN parle alors de personnalité secondaire ou caractère, issu de l’éducation, de ses contraintes et du développement du préfrontal.

C’est l’ensemble de ces deux organisations tonico-émotionnelles qui constituent notre personnalité actuelle.

Voici un exemple de différence entre la personnalité primaire ou tempérament qui oriente le sujet émotionnellement et la personnalité secondaire ou caractère qui est structurée par l’éducation.

-Je range je classe car j’aime ranger: c’est une orientation primaire.

-Je classe je range parce qu’on m’a appris que le désordre n’était pas beau :c’est une orientation secondaire.

L’interêt de cette articulation théorique pour la psychomotricité

En premier lieu, cette recherche s’inscrit dans la continuité des travaux de Julian de AJURIAGUERRA qui soutenait que les techniques de relaxation, donc de détente tonique, confirment les relations intimes entre l’organisation tonique et la formation de la personnalité .

Il écrivait à propos de certaines formes toniques

:” Ces formes tonico-émotionnelles ne sont pas en soi pathologiques; ce qui est anormal, c’est leur persistance sous une forme primitive lors d’un degré élevé d’évolution, leur existence sous la forme d’un tonus interne lors d’un situation non réelle, mais figurée, leur irréversibilité suivant les situations”

En d’autres termes, la persistance des réactions tonico-émotionnelles de fuite, de combat ou d’inhibition de l’action “ lors d’une situation non réelle mais figurée” semble être le fait d’un résidus des réactions précoces non filtrées par l’effet préfrontalisant du parent. Si le travail de positivation primaire permet à chacun de dépasser les épreuves du premier trimestre de la vie et constitue une résilience précoce, le sujet doit avoir accès à l’action filtrante de son préfrontal pour calmer les réactions de survie et s’installer dans une souplesse, une distanciation et une rationalité nécessaires à la gestion du stress. Le parent n’ayant pu assurer ce rôle de modérateur des impulsivités archaïques, l’enfant se développe à partir d’un terrain tonico-émotionnel instable.

L’apport des neurosciences permet d’approfondir la compréhension des réactions toniques précoces et va aider le psychomotricien à discerner les signes d’une défense tonique réactionnelle de ceux d’un état tonique constitutionnel.

Les absences de motivations et la tonicité non ou mal engagée dans l’action peuvent alors être considérées comme des symptômes dont la première étape soignante peut être de l’ordre de la relaxation. Pour certains organisés sur la lutte, la participation au travail thérapeutique sera plus important que pour ceux qui se sont structurés sur l’inhibition de l’action. Julian de AJURIAGUERRA le note très précisément dans dans le chapitre “Tonus corporel et relation avec autrui”.

C’est donc là un travail de recherche théorique et clinique à poursuivre et la psychomotricité trouvera des pistes de réflexion et des ouvertures fructueuses du côté des neurosciences.

By | 2017-04-21T11:46:58+00:00 juin 1st, 2015|Conférences|Commentaires fermés sur Collège de France – 2 juillet 2010

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