Douglas ou l’effet médusant des surstimulations sensorielles

//Douglas ou l’effet médusant des surstimulations sensorielles

Le travail psychothérapeutique avec un enfant de moins de 11-12 ans passe inévitablement par son corps en mouvements ou par les mouvements d’une ou de plusieurs figurines. En effet, avant cet âge, un enfant a une capacité très réduite d’élaborer verbalement ses sensations et de s’introspecter. Par contre par le jeu, le dessin, le modelage il peut exprimer tout son monde interne d’une manière souvent très claire. Les capacités du thérapeute à s’identifier à son petit patient et à retrouver son propre enfant intérieur sont indispensables pour participer aux jeux de l’enfant, pour l’aider à avancer dans ses peurs et pour lui permettre d’intégrer certaines expériences traumatiques laissées en suspens dans son univers psychocorporel.
Cependant, le travail bio-énergétique s’inscrit dans le processus psychothérapeutique d’un enfant avec certaines réserves. Les positions de stress privilégiées dans la bioénergie correspondent à l’idée freudienne que le sujet se construit grâce à la frustration . Je pense personnellement que la construction d’un être humain se situe dans une dialectique entre dur et mou, en satisfactions et frustrations. (S.Robert-Ouvray.1993.p.34). Nous aurons donc à proposer à l’enfant des expériences « dures » et angoissantes et des expériences « molles » et calmantes. L’accès à l’ambivalence qui est souvent une difficulté majeure chez les enfants souffrant psychiquement n’est possible que dans l’intégration des polarités opposées , qu’elles soient toniques, sensorielles, affectives et représentatives (ibid. p.71-79).

D’autre part, les positions de stress sont des positions de désorganisations corporelles et affectives et elles mettent à l’épreuve les capacités du sujet à se déstructurer et se restructurer. Or avant l’âge de 11 ans qui correspond à l’intégration d’un bon schéma corporel chez l’être humain, nous ne pouvons pas prendre le risque de déstructurer un enfant dont nous ne connaissons pas la capacité à verbaliser son corps et ses fantasmes. Par expérience clinique, les petits patients que je reçois , montrent qu’il n’y a aucune distance entre leurs systèmes de défense psychiques et leur organisation psychomotrice. C’est ainsi que pour se protéger ou se défendre d’autrui, ils utilisent les matériaux de leur propre structure pour les projeter sur autrui .(S.Robert-Ouvray.1996-p67-68). Une grande prudence sera alors nécessaire avec un enfant avant de le mettre à l’épreuve de l’hypertension corporelle. Nous devons donc tenir compte du développement psychomoteur de l’enfant. Lowen (1988) explique que le travail bioénergétique comprend des manipulations qui visent la détente et des exercices particuliers qui visent le contact avec ses propres tensions. Je pense que nous pouvons également proposer aux enfants des exercices qui leur permettront de faire l’expérience du doux et de la détente et des manipulations tactiles qui leur donneront accès aux touchers durs très angoissants pour cette classe d’âge. Je voudrais également préciser que je ne propose aucun exercice de mise en tension ou de détente tant que l’enfant ne m’y a pas amenée dans le déroulement de son histoire. Aussi, j’ai accompagné des enfants dans leur thérapie sans qu’il y ait d’exercices psychocorporels.

Douglas a presque 5 ans lorsque je le rencontre pour la première fois. C’est un petit garçon roux aux yeux verts. Il ne répond pas à mon accueil, ne regarde pas dans les yeux et ne cherche pas le contact. Il est suivi par une orthophoniste depuis l’âge de trois ans pour des grosses difficultés de langage. Celle-ci me l’adresse car elle n’obtient aucun résultat. A l’école, la maîtresse se plaint du manque de concentration de l’enfant:  » Douglas est toujours ailleurs, dans la lune, il n’écoute rien, il ne suit aucune consigne, il répond « à côté », il ne joue pas avec les autres enfants, il ne s’insère pas dans le groupe, on ne comprend pas ce qu’il dit, il est bizarre ».

C’est un enfant qui a fait un grand nombre d’otites pendant les deux premières années de sa vie. La maman parle fort, vite et beaucoup; elle banalise et généralise tous les comportements de l’enfant. Elle comprend et interprète son univers psychique avec des équations de base très simples: il ne joue qu’avec des petites voitures =c’est un garçon , il ne nomme les objets qu’avec les couleurs = il est sensible , il ne répond pas lorsqu’on l’appelle =c’est un rêveur, il n’obéit à aucune consigne et pique des colères terrifiantes= il a son caractère. Elle affirme savoir tout de lui. Chaque description de l’enfant donne lieu à une interprétation personnelle et dédramatisante. Pourtant la mère se plaint du comportement de son enfant: c’est un ange ou un démon. Il est agressif envers elle. Il n’est pas patient, passe d’une chose à l’autre, ne reste jamais concentré sur un jeu. Il est adorable mais parfois devient « comme fou » . Seules les fessées ou l’eau froide sur le visage le calment.

La maman est alternativement défensive et séductrice. Son corps recule ou avance vers moi, son visage pâlit et rougit , ses mains se tordent. Je la sens très angoissée, envahie sans doute d’une immense culpabilité, prête à s’effondrer. Elle est dans un sentiment de toute puissance. Son discours me fait penser qu’elle est très souvent dans des conduites paradoxales avec Douglas . Elle n’est pas câline et peut même repousser son petit garçon . Elle est très souvent habitée par des angoisses de mort qui l’ont submergée lorsqu’elle était enceinte. Elle est actuellement au septième mois d’une autre grossesse et elle a très peur de perdre ce deuxième enfant. Elle ne laisse aucune place à la parole du père. Celui-ci est peu présent et cède tout l’espace à sa femme. Il est mollement posé sur le divan, comme un grand « petit garçon timide » , l’air affable, mais il ne cherche pas à s’exprimer. Il ne s’occupe pas de son enfant mais l’emmène en voiture faire les courses. Il ne semble avoir aucune conscience de la souffrance de son fils. Le père banalise la situation en disant qu’il se reconnaît dans son petit garçon car lui aussi était dans son monde.

Pendant que ses parents parlent, Douglas a saisi des voitures et il les fait rouler sur le sol, les unes derrière les autres. Il ne répond pas lorsque je lui adresse la parole. il ne fait aucun mouvement corporel et n’opère aucun changement de rythme dans ses gestes. Il semble ne pas entendre.
La maman lave, habille, déshabille, chausse et fait manger Douglas. Elle le fait pour aller plus vite. De toute façon il n’obéit pas et elle est toujours obligée de crier et de le taper. A ce moment là, Douglas se lève , va vers son père, deux doigts de la main droite dans la bouche, la main gauche dans sa culotte. Je le sens très angoissé . Le père semble être pour l’enfant la personne qui lui procure une certaine protection face aux comportements violents et aux excès de la mère. Les parents me décrivent leurs familles respectives très souffrantes et organisées par des conduites d’alcoolisation, d’intrusion , de capture et d’abandon affectifs.

Durant ce premier entretien, sur ma proposition de dessin libre, Douglas fait d’un trait fin et fragile un cercle avec deux bâtons qui en sortent de chaque côté. Puis il prend une deuxième feuille, refait un cercle, deux membres, des cheveux sur la tête et des traits à l’intérieur qui pourraient représenter la bouche ,le nez, les yeux. Je lui demande de parler de son dessin. Il ne répond pas, retourne sa feuille et trace une série de lignes parallèles. Il jargonne alors à tel point que je me pose la question du délire. J’ai la sensation qu’il s’est fabriqué un langage à lui. Je ne comprends pas les paroles mais ses dessins me disent: : « Voilà où j’en suis. Je suis une personne peu construite, un autre un peu plus construite et entre les deux une route ou des parallèles ».

La mère intervient sans cesse dans notre relation. Elle traduit ce que dit son enfant, répond à sa place et coupe la parole de son mari . Elle prend toute la place. J’ai du mal à mettre fin à l’entretien car son angoisse la déborde et elle est prise d’une logorrhée envahissante.

Je me suis sentie déconcertée par cet enfant , ses symptômes laissent présumer un enfermement précoce proche d’un retrait autistique. Il est dans un évitement relationnel: son visage est sérieux, son regard est absent et périphérique, il se pose mollement au sol sans tenue comme s’il n’avait pas de colonne vertébrale, il ne répond pas à son nom. Ses attitudes n’encouragent pas la poursuite de l’interaction. Par contre son jeu avec les voitures semble vif et nerveux et j’ai la sensation qu’il poursuit mentalement un scénario. Cela me rassure. Je pense que Douglas est un petit garçon qui a dû faire face, dès le début de sa vie, à des surstimulations douloureuses de deux ordres:
-premièrement , un excès de stimulations externes avec les coups, les cris de sa mère, les bousculades, les douleurs des otites . L’enfant a dû également absorber comme une éponge toutes les angoisses maternelles qui sont autant de stimulations douloureuses pour un bébé.
-deuxièmement , une surcharge de stimulations internes par absence de soulagements des tensions car la maman , trop angoissée, trop centrée sur elle-même, manque complètement d’ emphatique; elle ne comprend pas son petit garçon mais projette sur lui ses désirs et ses fantasmes. Elle ne parvient pas à donner un sens aux émotions de son enfant et elle ne lui procure aucune détente par la tendresse.

D’autre part, le père ne tient pas son rôle de soutien pour l’aider à grandir. Il n’offre pas sa colonne vertébrale comme appui à son enfant. Il n’incarne pas la troisième position intermédiaire entre l’enfant et sa mère. Il est sans doute lui-même très infantile et peu capable de contrebalancer le pouvoir de cette femme envahissante.

Douglas, depuis sa naissance, se trouve donc dans un débordement sensoriel et émotionnel terrible qu’il ne sait pas nommer. Il n’en a aucune représentation. Il est muni actuellement de systèmes de défense isolants qui le protègent des surstimulations externes mais qui , dans le même temps, ne lui permettent plus de communiquer avec le monde extérieur. Il doit vivre une immense solitude dans une enveloppe tonique blindée (S.R.O.1993.p.178) .

Dans une première étape, je vais d’abord aider cet enfant à faire baisser sa tension psychocorporelle faite d’ hypertonicité et d’angoisse, en lui permettant d’exprimer la terreur et la violence qu’il a dû emmagasiner à l’intérieur de lui; il aura alors accès à d’autres dimensions de son équipement sensoriel et il pourra aller explorer le monde imaginaire dans lequel il s’est réfugié. Je l’aiderai à nommer ce dont il a le plus besoin pour retourner sur terre, s’ancrer et affronter la réalité externe. Voici mes hypothèses et mes idées lorsque je commence le travail psychothérapeutique avec cet enfant. Je le verrais une ou deux fois par semaine selon les possibilités matérielles des parents .

Lors de la première séance, Douglas entre tranquillement dans la pièce. Il se dirige tout de suite vers les voitures. Sa maman veut entrer à son tour en disant:  » Je vais rester avec lui parce qu’il va avoir peur! ». Je la rassure et refuse. Je dis à Douglas ce que nous pouvons faire ensemble, lui présente les différents jeux et jouets et lui demande ce qu’il souhaite. Je suis alors surprise de l’entendre me répondre d’une manière simple et claire qu’il veut jouer aux voitures. Je pense alors que son langage incompréhensible et déroutant est un système de protection et fait écran à sa mère trop intrusive .

Pendant plusieurs séances, j’assisterai au même scénario sans pouvoir m’intégrer dans le jeu car Douglas m’ignore: l’enfant met en scène des voitures qui tombent dans des précipices que personne n’a vus . De petites phrases claires alternent avec des ensembles jargonnés et inintelligibles. Tout va se casser. Il cogne deux voitures l’une contre l’autre et demande à l’une d’une manière très précise: « Tu n’as rien de cassé? » L’autre ne répond pas. Il ne prend pas de personnages mais il est très doux, attentionné et soucieux vis à vis des voitures. Il les a complètement investies comme des êtres vivants.

Lorsque je lui propose de dessiner un bonhomme, il vient s’asseoir devant la feuille et dit : » Je ne sais pas dessiner un bonhomme ». Le ton de sa voix est emprunt de dévalorisation et de désespoir. Pendant de nombreuses séances, toute proposition de dessins, de construction en cubes, de modelages sera vécue par l’enfant comme un ordre et il s’arrêtera devant l’objet en se dévalorisant. Ce sentiment négatif est lié d’une part , à l’emprise de sa mère sur ses activités corporelles (manger, s’habiller, se laver..) qui le prive de l’accès à ses représentations corporelles et de ses capacités d’action et d’autre part, aux sensations de dévalorisation qui envahissent tout être humain non reconnu, non confirmé et non compris par son parent dans ce qu’il vit. Face à sa maman surprotectrice et possessive , Douglas n’a plus accès à ses capacités de création et de construction de son désir. Il reste dans un état primaire de besoins: il lui faut les choses tout de suite ou alors il se coupe du monde entier. Il ne supporte pas les frustrations et est incapable de les mentaliser.

C’est une période de découvertes des objets et de l’environnement. Nous passerons de nombreuses séances à expérimenter les sensations de sa main sur la mienne et vice-versa lorsque je dessine pour lui . Je l’accompagne dans ses activités et je me contente de reformuler ses phrases et d’amplifier son vécu émotionnel. Par exemple lorsqu’une voiture tombe dans le précipice, je dis « Malheur, elle est tombée. Elle doit avoir mal » , ou ‘ »C’est terrible, il (le train) n’a pas vu qu’il y avait un précipice! Il a dû avoir très peur! ».
Un jour, après une nième reformulation de la sorte, Douglas va vers les feuilles de papier et trace des zigzags noirs et rouges. Il ne dira rien de plus mais je sais maintenant qu’il entend ce que je lui dis. Quelque chose de l’ennui et de l’anesthésie sensorielle se brise sous l’impact des affects de colère et de peur qui émergent.
Maintenant Douglas me regarde , il m’écoute plus attentivement lorsque je nomme ce que peuvent vivre ces voitures qui tombent sans cesse. S’il a davantage confiance en moi, il pourra sans doute exprimer sa violence sans avoir peur d’éclater ou de me détruire. Je décide alors d’intervenir plus activement dans la séance. Je construis un château en cubes et mets ma voiture à l’intérieur. Il prend une voiture , pénètre dans mon enceinte en la démolissant et en criant « J’ai fait un cauchemar ». Il n’ira pas plus loin mais j’entends qu’il me parle du début de sa vie, de sa rencontre douloureuse avec sa mère angoissée, avec le monde extérieur et de la terreur qu’il a dû ressentir.

Je n’insiste pas car c’est dans la différence d’attitudes entre son parent et moi-même que quelque chose pourra se dire. Le fait de ne pas reproduire les actions intrusives du parent alors que l’enfant s’y attend ou y est habitué provoque un double sentiment d’inquiétude et de soulagement. Ce conflit affectif provoque une angoisse qui va se traduire par l’émergence d’une émotion ou dans une mise en acte. Douglas va alors vers les feuilles de dessin, trace deux rails de différentes couleurs et précise: « C’est pas un gribouillage, c’est un dessin » annonce-t-il d’un ton ferme. Il me demande de bien le comprendre , de ne pas le dévaloriser, de ne pas le juger. Je le rassure sur mon écoute attentive, lui affirme que je ne sais pas tout de lui et qu’il est libre d’exprimer ce qu’il veut. Alors il prend une autre feuille et dessine un personnage et un véhicule: « C’est un chariot ».
Je considère qu’une première étape est atteinte lorsque Douglas symbolise ce qui se passe entre nous au niveau thérapeutique. Il accepte le holding que je lui propose (D.W.Winnicott 1965)(1). Nous sommes ensemble depuis quatre mois.

A partir de ce moment, Douglas me met à son service. Il me demande de construire des garages, des ponts, des routes, des toboggans avec différents cubes de bois. Il provoque alors des accidents terribles, jargonne très vite mais n’en dit pas plus. Il n’est pas vraiment en interaction avec moi. Je suis son bras droit . J’essaie d’introduire des ambulances et des dépanneuses mais il ne réagit pas à mes offres de réparation. Je dois simplement reconstruire l’ensemble afin qu’il poursuive la mise en acte de sa destructivité. La répétition de ces scénari entraîne ses premières identifications avec moi. A la fin d’une séance , il regarde une voiture et veut l’emporter chez lui. Il dit simplement : « C’est parce que j’ai la même. C’est la même ». Je n’oublie pas que les voitures sont animées pour lui et qu’il les fait vivre comme des sujets . Je vis cette séquence comme la création d’un lien entre sa maison et mon cabinet, entre lui et moi. Quelque chose du même est reconnu entre nous deux. Plus tard viendra l’accès à la différence. Un possible espace de fusion se met en place qui lui permettra, s’il est sécurisant , de défusionner et de s’autonomiser.

C’est à cette époque que j’ai pensé qu’il posait l’existence de son vrai self ( différent de moi) et de son faux self (le même que moi). Winnicott (1959-1964)p.104)(2)écrit que le faux self s’établit sur la base d’identifications et qu’il est représenté par toute l’organisation que constitue une attitude sociale adaptée. Avoir la même voiture, être la même voiture, c’est être l’autre, comme l’autre, à l’image du désir de l’autre.
La séance qui précède les grandes vacances, je le sens nerveux. Il remplit une feuille en rouge puis il dessine pour la première fois un château, son Moi. Il passe ensuite aux cubes , construit et démolit des enceintes et dans un mouvement brutal il me lance un cube au visage . Je prend ses mains dans les miennes, lui énonce la règle de non-violence et lui demande de faire la même chose en mots: « Pas content » dit-il. Son sentiment de colère est très certainement lié à l’abandon qu’il ressent face à la séparation des vacances. Je le rassure, lui dis que je penserais à lui et nous nous quittons. Cette deuxième période est une période de transition. Un lien transférentiel est en place. Douglas peut maintenant revivre des situations traumatiques avec moi et les éprouver dans une relation de soutien.

Lorsque je le revois en septembre, il est moins confus dans son expression . Son langage s’est débarrassé en grande partie des mots parasites. Il me met à son service mais avec un ton de voix très autoritaire, très parental. Je décide de m’opposer en partie et je refuse de faire certaines choses. Il me donne un voiture noire et me dit de construire ma maison. Il la démolit avec une voiture de police. Je proteste: « Vous n’avez pas le droit! C’est injuste »! . Je joue ce qu’il n’a jamais pu dire : la révolte, le sentiment d’injustice, l’impuissance , l’opposition devant cette mère intrusive, qui sait tout et dirige sa vie. Comme à chaque fois qu’une nouvelle situation affective émerge, nous la répétons de nombreuses fois . Douglas peut alors exprimer son besoin de sécurité. Il dessinera de nombreuses maisons sans toit ni fenêtres et me demandera de les rajouter. Il a besoin d’un toi(t) protecteur et d’une ouverture vers le dehors. Pour l’aider à exprimer davantage les peurs qui l’envahissent, je lui demande ce qu’il y a dans le ciel au-dessus de sa maison. Il répond très vite: un avion, un hélicoptère et un vaisseau, mais il ne veut pas les dessiner. Dessiner c’est faire apparaître et Douglas est très angoissé . Avec son accord, je conduis sa main pour dessiner l’ avion et l’hélicoptère mais il ne veut pas tracer le vaisseau . Puis, une des séances suivantes, il dessine une maison rouge et tout autour, d’autres plus petites, oranges ,violettes, bleues, une jaune et une verte . Il déclare: « La jaune, c’est un garçon, la verte une fille. » Je sais maintenant que le jaune le représente et le vert est sans doute sa petite soeur née quelques mois auparavant. Par la suite il dessinera un bonhomme et inscrira son prénom en lettres d’imprimerie. Nous aurons mis une année pour que le climat de sécurité soit suffisant et que Douglas se sente prêt à aborder les peurs énormes qui le médusent et l’empêchent d’exister pleinement.

Pendant la première période de la deuxième partie de sa thérapie, Douglas exprime ses angoisses archaïques de dévoration. Il dessine d’abord une sorcière toute rouge qui mange un enfant. Puis il passera de nombreuses séances à dessiner des sorcières qui font de méchantes choses et il les déchirera avant de les jeter à la poubelle. Je l’encourage à parler à la sorcière et à lui dire tout ce qu’il lui reproche. Il tape sur des coussins, se bat avec un gros oreiller, se débat dans une couverture. Il sort toujours vainqueur et ravi.

Il se dégage peu à peu de l’état médusé dans lequel il était tétanisé .(S.Robert-Ouvray.1998.p.41-43). Un jour, Douglas pose à côté de moi une voiture rouge et une voiture jaune et il m’ordonne de mettre un scénario en place. « Fais  » commande-t-il. J’introduis un personnage méchant qui veut voler la voiture rouge. Douglas prend avec la jaune et tue le voleur. Puis il annonce que la voiture rouge devient maintenant la maman de la voiture jaune. Je comprends les choses ainsi: si la méchante mère disparaît (le personnage),la bonne mère peut apparaître (rouge) pour son enfant (jaune). Je dis : »Cette voiture ( la jaune) voudrait bien une maman qui la protège des méchants » , « Oui » répond-il.

Il peut penser une bonne mère (un bon objet) qui le protégerait et le défendrait contre les méchants . Mais une difficulté surgit : l’enfant sort deux autres camionnettes jaune et bleue et il s’adresse à ma voiture rouge : « Je suis ta maman, dit-il en faisant parler la camionnette jaune. Viens avec nous! » d’un ton autoritaire . J’émets l’hypothèse que les camionnettes sont les représentants des grands parents très possessifs d’après les dires de la maman de Douglas. Je (voiture rouge=sa bonne mère) proteste un peu : « Non! je reste là. Je suis la mère de mon enfant , je ne suis plus votre petite fille ! . Il éloigne alors sa voiture jaune « Non, je vais avec mes parents » réplique-t-il soumis . Je suis très touchée par cette séquence. Douglas semble désespéré en me disant que sa maman ne peut pas devenir une bonne mère tant qu’elle reste soumise et sous l’emprise de ses propres parents. Il dessine une sorcière et la jette à la poubelle. Il se débarrasse d’imagos parentaux terrorisants et fait du nettoyage dans son champ fantasmatique. Lorsque je lui propose de dessiner une fée, il dessine un papa-fée qu’il jette très vite. Ses représentations de sa mère sont clivées en bonne et mauvaise mère alors qu’il est plutôt dans une ambivalence affective et représentative avec son père. Je dessine à mon tour une « entière » bonne fée . Il regarde étonné, emprunte mon stylo à plume , écrit son prénom, plie la feuille, l’agrafe et l’emmène chez lui. Je suis devenue le bon objet sur lequel il peut s’appuyer pour exister. L’idée thérapeutique est d’aider l’enfant à contrebalancer la présence du mauvais parent en soi avec de bons éléments . La mise en rapport et la dialectique des pôles opposés permettra alors l’intégration des expériences (S.R.O. 1996 p94-102) .

Puis il explorera comment le mauvais parent le fait souffrir: en le niant dans ses actions et dans ses productions, en lui faisant peur dans les accès de colère, en le soumettant sans explications. Je l’aiderais à jouer tour à tour, le parent autoritaire qui terrorise son enfant et l’enfant apeuré qui ose se rebeller et s’opposer. Cela lui permettra d’exprimer les interdits qu’il a intériorisés notamment celui de s’ouvrir au monde extérieur et à une pensée différente et autonome . En mettant en scène la méchante sorcière qui humilie, dévalorise et casse la chaîne émotionnelle du plaisir à créer, Douglas accède au sens, exprime les paroles, affects et injonctions parentaux qui le paralysent dans ses actions et dans son discours. Il n’est plus seulement un méchant enfant qui n’obéit pas et qui ne fait que des bêtises mais il se reconnaît comme victime. Il émerge de l’état médusé qui accompagne la dévalorisation massive.
Cette partie thérapeutique qui sépare l’agresseur de l’agressé , le mauvais parent de l’enfant souffrant, rend possible un travail d’identification plus approfondi.

Deux semaines plus tard, Douglas arrive et annonce : « Maintenant, appelle-moi John! » . Je ne suis pas vraiment surprise que Douglas aborde ainsi son faux self, mais le plus souvent c’est à une petite figurine que l’enfant accorde un autre prénom. Dans un amalgame identitaire vertigineux, l’enfant passe d’une gentille sorcière à une méchante, de Douglas à John. Puis les personnages se stabilisent et le thème de la prison revient très régulièrement: la voiture jaune soumise va en prison lorsque la sorcière lui ordonne mais elle fuit la nuit lorsque tout le monde dort. C’est très répétitif, rapide et saoulant. Je lui propose de faire intervenir quelqu’un de gentil pour les défendre. Après quelques essais avec des personnages qui fuient devant la sorcière, il fait avancer deux doigts de la main droite (celles qu’il met dans sa bouche) .Les doigts délivrent les voitures et la méchante, folle de rage meurt et tombe dans le trou. Douglas a enfin la possibilité de se réassurer sur une base narcissique corporelle. Il a investi ses deux doigts de la main droite (ceux qu’il met dans sa bouche) comme des consolateurs et des sauveurs potentiels. Il se réapproprie son corps et sa psychomotricité. Il investit son organisme comme un corps le représentant. Il se revitalise et le travail psychocorporel peut prendre une autre dimension.

La répétition des scénari de la prison et de la fuite commence à me sembler dure. Je me sens tendue et prisonnière. Je m’appuie sur mon ressenti et lui réponds : »C’est trop dur les garages, c’est pour les voitures, je voudrais une maison pour les humains. Viens on va dessiner une maison puis on va la construire ». Il trace une maison dont les deux fenêtres sont encore barrées et nous allons vers les grands coussins rectangulaires et légers qui peuvent faire office de murs . Je l’aide à bâtir sa maison. Il se met dedans et me demande de construire à côté un garage en cubes pour les voitures. Il différencie le dur des voitures-objets et le doux des garçons-humains . A la fin de la séance il écroule la maison,se roule sur les coussins en criant : « C’est tout mou » . Il rit de plaisir. Il fait l’expérience sensorielle du doux et du mou de la détente. Cet accès à la polarité douce devrait lui permettre lorsqu’elle sera suffisamment intégrée de mettre en place une dialectique d’intégration entre les deux pôles et la création de positions intermédiaires. (S.R.O.1993-1995-1998).

Puis il décide que nous serons deux John , deux mêmes. Il invente des jeux de miroir et je dois faire la même chose que lui et dans ses jeux de voitures, la rouge devient la jaune. Nous sommes deux faux self qui nous obéissons l’un à l’autre. Douglas a beaucoup de plaisir à jouer celui qui obéit et il caricature celui qui commande. Nous sommes à dix-huit mois de thérapie. En jouant son faux self, Douglas s’en débarrasse et accède à son vrai self. Cette deuxième partie de sa thérapie débouchera sur une période plus analytique de son identité.

Une troisième partie de son travail thérapeutique commence à son retour de vacances. Dès la première séance , il s’assied sur mon divan et très affirmé me déclare : » On parle un peu. J’ai fait un rêve et un cauchemar » . Il dessine une tête avec des dents et une forme latérale comme une oreille pendante à droite. « C’est un A. J’ai réussi! Ce monstre me fait peur! » . Puis il dessine son cauchemar:  » Le fantôme est dans la lune! . On a fini! ». Il crayonne et parle très vite. Puis il se détourne du bureau et va vers les jouets . Je suis stupéfaite de la clarté symbolique de son expression graphique et orale. Son rêve est de réussir l’apprentissage de l’écriture qui est sa phobie scolaire; son cauchemar, c’est son vrai self inexistant sur terre éjecté tel un un fantôme dans la lune (S.R.O.1993.p.228).

Le jeu reprend. Grâce à une petite voiture rose, Tessy, une représentante du bon objet, il donne des forces à la voiture rouge prisonnière de la sorcière . Tessy démolit la maison de la méchante puis il revient à son dessin et me demande d’écrire en bas de la page : John-Douglas. Il a enfin rétabli une alliance entre ses deux identités. Il n’est pas pour autant entier mais il sort du clivage . A partir de cette époque les dessins seront plus spontanés et axés sur de multiples personnages . Il dessine beaucoup en jaune qui est sa couleur identitaire . Un jour, il commence ainsi : »On va jouer à la sorcière qui est une maman ». Je suis d’accord mais je lui propose de dessiner un arbre au préalable. Je me fie à mes intuitions et je pense que pour affronter cette sorcière-maman, il est nécessaire qu’il ait un soutien ou un axe contre lequel s’appuyer. Avec l’arbre, mon idée est de l’aider à explorer son enracinement et à assurer sa sécurité. Il dessine un arbre avec des pieds : « C’est un arbre barré parce qu’il n’est pas beau ».

Son arbre symbolisant sa force de vie et l’érection de son self dans son espace psychique n’est pas reconnu comme valable . Il est barré dans son identité de garçon, dans sa parole de sujet. Il est en grande souffrance narcissique. Il parle sans doute également de son père qui n’est pas reconnu dans son rôle d’instance séparatrice. Puis il rajoute des oreilles à l’arbre: pour le moment je suis celle qui écoute, qui le soutient et l’oriente. Il peut alors analyser comment son enveloppe tonique s’est transformée en paroi tonique (S.R.O. 1993.p177-180) « La voiture ne peut pas se transformer en petit garçon! » dit-il. « Oui, répondis-je, je comprends, le petit garçon s’est transformé en voiture pour être plus dur et plus rapide, comme ça il peut échapper à la sorcière ». Face aux expériences relationnelles terrifiantes, l’enveloppe tonique de Douglas s’est tendue et durcie. L’enfant s’est retrouvé entouré d’un paroi tonique qui est comme une carapace . Douglas s’est identifié à cette enveloppe très dure et rigide comme la carrosserie d’ une voiture. Il a saisi l’objet externe , la voiture, qui correspondait tactilement à ce qu’il vivait au dedans, un peu à la manière des enfants autistes (Frances Tustin. 1992) .Psychiquement, l’enveloppe protectrice se durcit et entraîne une anesthésie psychocorporelle. L’enveloppe tonique devient une cuirasse sur laquelle est centrifugé le vrai self. Dans les fantasmes, le vrai self est éjecté au loin, satellisé ailleurs, tandis que le faux self est au service du parent souffrant et cache le vrai self. Winnicott (1960.p.122) souligne que la fonction du faux self est de dissimuler et de protéger le vrai self.

Physiquement, l’enfant recrute son tonus postérieur et se rigidifie. Il projette ses épaules en arrière, et il est comme soulevé vers le haut par ses trapèzes tendus. Ses pieds ne sont plus suffisamment ancrés au sol. L’enfant me demandera alors de jouer un John protecteur de son maître tyrannique. Nous inverserons les rôles. Il pourra alors récupérer les fonctions naturelles de curiosité et d’ouverture vers le dehors de son vrai self. Ce travail lui permet de changer d’orientation intégrative. Il met en scène un avion noir et un autre blanc qui s’allient pour lutter contre la sorcière. Douglas sent sa puissance et valorise sa rébellion. Il a besoin de se réapproprier son agressivité pour la mettre à son service, surtout pour réinvestir ses capacités d’apprentissage. Cette séance me semble importante. Douglas a rétabli la bipolarité sensorielle de base noir/blanc qui permet l’analyse sensorielle des différents événements de la vie. (S.R.O.1998.p.88-89) . Il s’est dégagé des valeurs subjectives jaunes et rouges pour prendre du recul et analyser la vie selon les polarités sensorielles plus universelles du processus d’intégration commun. Comme l’angoisse et la béatitude sont les limites psychocorporelles de tout être humain, le blanc et le noir sont les extrêmes qui encadrent le champ sensoriel. Nous explorerons ensemble les choses dures et les choses molles, les choses noires et désagréables puis les choses blanches et douces.

Un jour après ces exercices, l’enfant s’habille pour partir et me demande : » Dis moi John » , « Au revoir John » .Il franchit le pas de la porte et de l’autre côté proclame: « Maintenant ,c’est Douglas » « Au revoir Douglas ». Il sait qu’il m’apporte la partie de lui souffrante, le faux self, celui qui se sacrifie pour son parent et qui protège son vrai « self ». J’éprouve un sentiment très fort de tendresse et d’admiration pour ce petit garçon.

La troisième partie de sa thérapie s’achève lorsqu’il trace un arbre qu’il entoure d’une écorce marron. Il est sorti de son enfermement métallique . Il a acquis une sécurité interne suffisante pour lui permettre d’affronter ses terreurs sans éclater et sans avoir besoin d’un enveloppe trop rigide. Son arbre , métaphore de son axe psychique interne et de son axe corporel, prend sa place dans la structuration de son schéma corporel et de son espace psychique sexué.

Pendant la quatrième partie de son parcours thérapeutique, Douglas entre successivement dans des phases de désespoir et d’espoir. Il exprime que sa voiture jaune « ne peut pas se transformer en homme car il n’a pas de pouvoir ». Je parle alors pour lui et réclame auprès de la sorcière:  » Mon fils est une voiture . Je voudrais qu’il soit un petit garçon ». Il répond alors « Non , pas les hommes, ça ne sert à rien . Les voitures, c’est mieux ça vole partout! ». J’insiste. « On a pas besoin des hommes, on est des voitures ! ». Hormis la difficulté aux changements exprimée par Douglas, je sens l’omniprésence de la mère possessive qui refuse d’humaniser son enfant et de laisser une place au père agent de lois et de différenciation . : »Je ne peux pas devenir un petit garçon, parce que la sorcière va m’attraper » . Le petit garçon met en scène le refus de la loi et des limites : il refuse de sortir du bureau en fin de séance, touche à des objets non permis , échappe à sa mère qui vient le chercher. Lorsque je lui propose de changer de rôle et d’être la sorcière, il refuse car il a peur. Il commence à sentir sa peur et il n’est plus seulement dans les fantasmes mais dans ce qui les soutend . Je participe avec lui à l’extermination des humains. On danse ensemble, on fait de la musique et je parle au nom de la mère possessive : » Je suis la plus forte du monde. Je suis le maître du monde. Il n’y aura aucun humain sur cette terre.Tout le monde devra m’obéir et faire comme je dis! Ah!Ah! je ne veux que des robots! ».Je reprends également le langage de sa mère. Douglas connaît bien ces injonctions:  » Oui , maître , bien, maître! ». Il est à la fois excité et apeuré, dans une oscillation affective qui lui modifie rapidement les traits du visage.

Un changement identitaire se profile. Il fait d’énormes progrès à l’école mais le problème de la lecture reste présent car il a encore trop peur de faire entrer en lui les mots et les pensées d’autrui . Son agressivité prend forme. Il dessine maintenant des vaisseaux spatiaux avec des canons gris et met en scène la guerre « Parce qu’il y a des extra terrestres dans ce vaisseau » . Le retour de Douglas vrai self se précise. La symbolisation devient de plus en plus importante. Nous dessinons ensemble des formes qui s’entrelacent et Douglas place des yeux dans chacune des boucles fermées. Il est sous haute surveillance, persécuté par le regard d’autrui qui juge. Il échappe à la sorcière la nuit lorsqu’ elle dort comme il échappe à la dure réalité extérieure en rêvant.

Puis il exprime l’intrusion de son corps par son parent. Il est en prison gardé par des monstres. Je réclame en son nom la liberté. « C’est quoi être libre? »demande-t-il au nom des monstres.  » C’est pouvoir être différents les uns des autres sans avoir peur ». Nous reprendrons sur sa demande des jeux d’école avec des cahiers noircis et dévalorisés ou un instituteur gentil et valorisant.les règles de vie et d’organisation se précisent . Douglas a pour la première fois des élans de tendresse pour moi. Le travail des limites à de nombreux niveaux lui permet de faire la différence entre tendresse et sexualité. Il dessine une pomme noire qui est la nourriture empoisonnée. Il est interdit de la manger .Il écrit « LA » et il barre. « C’est interdit » dit-il. Il amalgame les traces écrites sur le papier avec les traces intrusives des doigts de sa mère sur son propre corps. A un niveau archaïque ce que lui offre sa mère, du côté féminin est dangereux et empoisonnant.

Sa mère le nourrit avec le noir de l’angoisse et de la possession. Elle le lave et érotise son corps d’une manière excessive. Elle ne peut pas s’empêcher de le faire encore, dit-elle, pour aller plus vite, malgré mon conseil de stopper cette pratique. Elle n’est pas tendre avec lui mais ses touchers sont incestueux, elle s’empare de lui. Douglas sent cet abus sensoriel qui dépasse ses capacités d’intégration. Il trace un sens interdit vers la pomme noire et une flèche autorisant l’accès à une pomme rouge .Il exprimer comment il est empoisonné et emprisonné par sa mère. Je lui reformule le droit de s’appartenir et l’interdiction pour quiconque de s’emparer de lui. La fois suivante , il écrit un « LE ». Puis il veut jouer aux voitures et à la sorcière. John met en scène pour la première fois une voiture de police qui fait la loi . Douglas sent bien que sa mère est hors la loi dans ses nombreuses conduites de capture à son égard. La sorcière (thérapeute) regarde dans la prison vide le matin et hurle de colère. L’enfant rit aux éclats.

Il dit alors: « J’ai fait un rêve. J’avais un ami qui me sauvait » . II a introjecté un bon objet qui peut le sauver face à la sorcière destructrice. La réparation est enfin possible. Nous sommes à deux années de thérapie.

Douglas récupère d’une certaine manière son vrai self. Lorsque sa maman sonne il s’esclaffe: « C’est un gros chien avec un gros nez qui arrive ». J’ouvre la porte : « Oh le gros monstre! » crie Douglas en riant. La maman est très énervée , dans une indisponibilité totale à son fils. Elle l’attrape par un bras et part vite dans un état de dispersion inquiétant.
Les activités et les créations de l’enfant se situent maintenant sur le territoire de l’ambivalence . Douglas dessine un tyranosaure qui a avalé une chèvre « Il a avalé toutes les couleurs qu’il aime bien » . Toutes les émotions de Douglas, toutes les versions sensorielles de son être, toute sa vie affective ont été avalées par sa mère angoissée. Puis pour la première fois, au lieu de se soumettre, des voitures-frères s’opposent aux monstres qui viennent les chercher. Le problème des limites est toujours présent. Il barre les rails dans lesquels il était prisonnier. Il récupère peu à peu son vrai self . . Rappelons-nous les deux figures humaines du début de la psychothérapie et les lignes parallèles : celles-ci symbolisaient l’écart entre son vrai self et son faux self.

Son développement se poursuit lorsqu’il arrive un jour avec deux voitures dont l’une, la jaune s’appelle « J’ai grandi » et la voiture rose »Jack ».Il dessine des taches de couleurs et leur octroie des sentiments: toutes les couleurs sont gentilles sauf la tache noire qui est méchante. Son processus d’étayage (S.R.O.1995) a enfin dépassé le seuil de la tonicité-sensation pour arriver à l’affect-représentation.

J’éprouve un sentiment de joie et de réussite. Il dessine un rond incluant toutes les couleurs rouge, bleu, jaune et noire. II a atteint le stade de l’ambivalence. Mais à la fin de cette séance si capitale, sa mère me dit: « C’est la dernière fois que vous le voyez . On déménage définitivement! ». Puis elle reprend devant mon air médusé:  » Vous n’étiez pas au courant? ». Je reste sidérée quelques instants puis je me récupère et explique que nous devons prendre une demi-heure avec Douglas pour fermer les structures et se dire au revoir. Elle me concède cette entrevue. Je ressens et je comprends les effets de sidération vécus par l’enfant devant une mère si imprévisible Je pense à Douglas et j’espère que nous sommes arrivés à une étape de sa structuration psychomotrice qui va lui permettre de tenir debout face à sa maman si souffrante.

La première partie de la thérapie a été axée sur l’expérience de notre rencontre. Comme une mère avec son bébé, dans l’empathie, j’ai fait écho à ses expressions émotionnelles et verbales en donnant un sens à ce qu’il faisait vivre à ses voitures. Il m’a mise à son service sans vraiment me reconnaître comme quelqu’un de séparé. J’ai vécu un grand isolement à l’image de ce qu’il avait pu éprouver dans sa relation avec ses parents absents ou perdus dans leur propre souffrance. Puis vers la fin de cette période, j’ai été prise entre deux sentiments: je m’ennuyais lorsqu’il jouait devant moi sans me voir , il me faisait revivre sa solitude et sa vacuité lorsqu’il était sans soutien parental . J’avais envie de me coucher par terre et de faire bouger les voitures devant mes yeux de façon répétitive et hypnotique. D’autre part, je me sentais sur le qui-vive comme si ce fil relationnel était fragile et pouvait casser à tout moment.

J’étais paradoxalement dans une hypertonie et une hypotonie qui signent la résistance et l’adaptation mécanique aux projections maternelles. Douglas me faisait passer quelque chose de très précaire, un danger imminent, un peu comme ces précipices que ses trains et voitures n’avaient pas vu et dans lesquels ils tombaient. La rupture relationnelle se produisait lorsque Douglas entrait dans des monologues inquiétants: il parlait alors le langage d’un autre. Il reprenait des injonctions parentales , grondait un enfant, tenait des raisonnements. Tout était dit d’une voix rapide, hachée, les mots étaient avalés, les verbes passaient avant les sujets, les intonations étaient souvent autoritaires. Parfois les mots se succédaient les uns aux autres, d’une voix neutre. J’avais envie de l’arrêter. Je n’arrivais plus à penser. J’étais en état de surstimulation sensorielle. (S.Robert-Ouvray.1998). Je sentais la peur qui l’animait. Il avait intériorisé la logorrhée de sa mère. Les précipices dans lesquels il faisait tomber les voitures étaient la métaphore de ces ruptures de communication émotionnelle avec sa mère qui était subitement envahie d’angoisses de mort. Il était alors sidéré par cette violence maternelle, rigidifié dans une hypertonicité qui stoppait ses processus de pensée. D’autre part, il n’était plus relié à elle et il vivait des angoisses de tomber dans le vide. Il se raccrochait aux mots du discours maternel comme à un fil fragile. Il ne parlait plus en son nom. C’est parce qu’il a pu jouer , avec mon soutien enveloppant et contenant, de nombreuses fois les situations de catastrophe qu’il est parvenu à exprimer ses besoins de protection.

La deuxième partie de sa thérapie fût un grand travail de mise en place des éléments de sa vie psychique. L’expression de ses angoisses s’associait à la reconnaissance du thérapeute en tant que bon objet. L’introjection du bon objet a permis l’émergence de son faux self, soumis et effrayé. C’était une période très délicate pour moi car je devais aider l’enfant à accepter chacune des parties de lui qui apparaissait tout en l’aidant à différencier ce qui lui appartenait et ce qui était à son parent intériorisé. Au début de la vie, l’enfant est dans un amalgame identitaire: en présence de la mauvaise mère, il est à la fois auteur et victime de sa souffrance , comme il sera à la fois sauveur et sauvé en présence de la bonne mère. Lorsque la bonne mère est présente et chaleureuse, l’enfant se sent un bon sujet, avec la mauvaise mère (celle qui ne donne pas tout, tout de suite et pour toujours le bon lait) l’enfant se vit comme un mauvais sujet. Les enfants, dont l’essentiel de la vie se fait sur le mode de l’hypertonicité perdent la possibilité de vivre la détente. Cette perte de souplesse psychocorporelle s’allie à une culpabilité profonde : l’enfant est à la fois la victime et l’agresseur, et il va chercher à réparer cet autre qui est toujours une partie de soi non différenciée . Les enfants hypertoniques ne parviennent plus à intégrer le bon de la vie. Dans la réalité , ils vont l’exiger sous formes de câlins-collages, de sucreries, de satisfactions matérielles et dans le monde intrapsychique, cette exigence du bon sera en rapport avec un moi idéal qui prend la forme de personnages magiques tout puissants.

La troisième partie de la thérapie de Douglas a visé l’analyse du faux self et la croissance du vrai self de l’enfant. Douglas a expliqué sous quelles contraintes son faux self s’était mis en place. Il accéda alors à l’ambivalence affective qui est une période de conflit entre les satisfactions et les frustrations, entre le bon objet et le mauvais objet. L’ambivalence s’accompagne d’une enveloppe suffisamment souple et protectrice et une grande partie du travail thérapeutique vise l’installation des limites et des règles d’interaction. J’ai vécu un soulagement tonique et affectif pendant cette période car Douglas me considérait vraiment comme une personne à part entière. J’étais un partenaire valable pour lui. Je pouvais l’aider et il en était conscient.
Enfin la quatrième partie de sa thérapie a donné lieu à un travail en bipolarité constant. Dans une mise en rapport et en dialectique des pôles opposés, nous avons pu travailler le désespoir et la rébellion, la valorisation et la dépression, l’action et la passivité. Douglas a organisé son agressivité et l’a remise à son service notamment au niveau de ses apprentissages scolaires. Comme dans de nombreuses autres thérapies, en fin de parcours, les évolutions ont été de plus en plus nombreuses et complexes car le processus d’intégration s’effectue à tous les niveaux d’organisation de la personne.

J’étais très heureuse du développement de Douglas et la difficulté pour moi a été de ne pas m’emparer de ses réussites pour mes propres besoins narcissiques.
Cette psychothérapie aura duré environ deux ans et demi. Nous sommes arrivés avec Douglas à remettre en route un processus fondamental chez l’être humain qui est l’intégration psychomotrice des stimulations sensorielles. Douglas aurait pu s’enfermer complètement dans son monde et ne plus avoir accès à la réalité externe. Ses parents n’avaient pas les moyens psychiques et émotionnels pour l’aider à se développer harmonieusement. Cependant, malgré leurs difficultés personnelles ils ont pu amener très régulièrement leur petit garçon à ses séances de psychothérapie. La séparation finale fut brutale à l’image des ruptures émotionnelles que vivait régulièrement l’enfant dans ses relations avec sa mère. Cependant, le stade de l’ambivalence que Douglas a atteint suppose une possibilité de mise en rapport et de dialectique entre les deux polarités bon objet et mauvais objet. L’enfant pourra gérer plus efficacement ses relations d’objets et créer des positions intermédiaires.

S. Robert-Ouvray (1993)(1). Intégration motrice et développement psychique. Paris.Desclée de Brouwer. 2ème éd.(1997) p.86
S. Robert-Ouvray . (1995) L’enfant tonique et sa mère. Paris. Desclée de Brouwer.
S. Robert-Ouvray S.(1998) Enfant médusé, enfant abusé.Paris. Desclée de Brouwer.
F. Tustin .(1992) Autisme et protection. Paris. Seuil.p.126
D.W.Winnicott- (1)1962 -Intégration du Moi au cours du développement de l’enfant- p9-18.in Processus de maturation chez l’enfant .Paris. Payot. 1989.
D.W. Winnicott (1960)(2) Distorsion du moi en fonction du vrai et du faux « self ». in Processus de maturation chez l’enfant. p.115-131- Payot-Paris .1989
A & L.Lowen. 1988 .Pratique de la Bio-énergie. Paris.Tchou. p15

By | 2017-04-21T11:46:57+00:00 juin 2nd, 2015|Articles|Commentaires fermés sur Douglas ou l’effet médusant des surstimulations sensorielles

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