Le contre transfert émotionnel dans la thérapie psychomotrice

//Le contre transfert émotionnel dans la thérapie psychomotrice

Comme dans tout cadre thérapeutique, le transfert du patient et le contre transfert du psychomotricien exposent chacun des partenaires de l’interaction à ses éprouvés toniques, sensoriels et affectifs. Le psychomotricien, en appui sur ses propres ressentis, entre en contact avec les mémoires sensorielles du patient qui ne peuvent se dire, avec des blocages parfois transgénérationnels, avec des inhibitions en quête d’actualisation. L’émotion est donc au cœur de la pratique psychomotrice et elle dialogue dans l’ajustement des rythmes de chacun.

Comment écouter un patient lorsqu’on est psychomotricien ? Comment entendre les sensations et les tensions qu’il provoque en nous lorsqu’il nous regarde, s’écarte de nous, nous agresse, s’accroche à nos vêtements, lorsqu’il est mou et écroulé ou hypertendu et instable? Que nous dit cette personne et comment donner un sens et lui renvoyer une réponse qu’il puisse s’approprier pour conforter son être et intégrer les éléments nutritifs de la relation ?
Sur quoi nous appuyer devant un enfant inhibé qui ne réagit pas aux sollicitations ou devant un enfant mutique qui fuit le regard, ou encore devant un autre tourbillonnant qui ne se pose pas dans la relation ?

Si nous étions des psychothérapeutes ou des psychanalystes, nous pourrions faire une interprétation, reformuler ce que nous entendons. Nous serions attentifs à tout ce qui peut être l’expression orale du désir, la base de la vie psychique. Mais nous sommes psychomotriciens et notre terrain spécifique ne donne pas la préséance au langage, à l’expression orale des affects, aux représentations et aux fantasmes.

Nous ne travaillons pas sur l’expression directe du désir mais sur la tension du désir.
Nous travaillons sur les niveaux d’organisation qui étayent et permettent l’actualisation du désir. Ce sont les sensations, les tensions corporelles, les postures, les mimiques émotionnelles, les dérapages corporels, les déséquilibres, les difficultés à tenir sa colonne vertébrale, à s’enrouler, à se laisser porter, les difficultés à manipuler le dur ou le mou, les refus ou préférences de telle ou telle forme sensorielle qui sont nos outils de travail.
Nous allons sentir le dur, le mou, le rigide, l’obscur, la clarté du champ sensoriel dans lequel l’enfant ou l’adulte existe à ce moment là. Nous serons sensibles à ses déplacements, à ses regards, à ses tensions et à ses détentes, à ses mouvements.

Dans ce travail de psychomotricité nous sommes dans un dialogue tonique et nous allons répondre par un ajustement corporel, en nous positionnant de manière à être à la fois semblable et différent d’autrui. Notre niveau de compréhension est le niveau de notre ressenti émotionnel.
Notre contre transfert tonique et sensoriel est un contre-transfert émotionnel.
L’émotion, véhicule de communication d’avant le langage verbal et hors langage, n’est pas l’affect. Elle ne peut se soutenir elle-même car elle est réponse à la présence et recherche de présence alors que l’affect est le marqueur de l’absence.
Dans ce travail d’humanisation du psychomotricien, deux vecteurs essentiels nous orientent et nous guident: les rythmes intra et interpersonnels et les images ou formes de base.

Les rythmes de base

A la naissance, d’emblée, notre corps est pris dans un rythme relationnel avec le corps d’autrui. Sans corps, il n’y a pas d’autre, et sans autre, il n’y a pas de corps.
Nous éprouvons notre corps par l’expérimentation du corps d’autrui dans la relation et nous vivons alors un enracinement de l’autre dans notre propre structuration psychocorporelle.
Dans l’histoire de tous les humains, dès le début de la vie, l’enfant est livré au corps d’autrui, de sa mère, de sa nourrice, de son père. Il peut être choyé, cajolé, respecté, abandonné, touché tendrement ou abusé, vidé, rudoyé, violenté, surstimulé. Un ensemble de postures, de touchers, de mimiques émotionnelles, de vibrations langagières s’installe entre les deux partenaires des interactions quotidiennes et organisent un dialogue tonique.
Pour entrer en contact avec le petit, le parent , plus souvent la mère (ou un représentant maternel) s’appuie sur les signaux moteurs et émotionnels , sur les postures et les pleurs de l’enfant, mais également sur sa propre histoire et sur ses ressentis plus ou moins conscients .
En pensant le vécu psychomoteur du bébé et en le nommant, à travers les changements de posture et les ajustements toniques, le parent propose une forme au fond tonico-émotionnel vécu par le bébé.
Dans cet ajustement, l’enfant est reconnu comme une personne ayant une vie motrice, sensorielle, affective et mentale et un sens symbolique est donné à ses expériences tonico-sensorielles. Interprété et traduit le petit s’humanise, s’incarne et s’approprie son corps.
Le parent aide l’enfant à passer d’un niveau d’expression corporelle à un autre niveau affectif et représentatif.
Nous avons tous besoin de baigner dans cette langue maternelle, dans ces mots et gestes, dans ces émotions pour vivre, mais pour exister, il nous faut nous défaire de ce langage fondateur et trouver notre propre discours et notre propre mode d’expression.

C’est dans cette dialectique de pôles opposés que l’être humain s’individualise et c’est dans ce rythme interactif que se situent la pratique et le savoir-faire du psychomotricien.

La communication émotionnelle rythmée n’exige pas que les partenaires possèdent un même degré d’expériences mais dans la relation thérapeutique, elle nécessite qu’il y ait au moins d’un côté, celui du thérapeute, la fluidité tonique et émotionnelle, une congruence et une cohérence interne. Ce sont les outils de notre pratique .
Lorsque l’enfant répond au psychomotricien en se calmant, en se détendant, il entre en contact et accepte la relation. Il tolère son monde intérieur bouillonnant ou vide, ses tensions, ses douleurs, ses excitations. Le thérapeute accepte l’enfant dans ce qu’il est sans jugement et se propose comme étayage. L’enfant se sent compris, reconnu, entouré, soutenu, confirmé dans ce qu’il ressent. Les tensions corporelles se transforment et s’organisent dans un remaniement psychocorporel.
Bordé et enveloppé par autrui et par sa propre tonicité, l’enfant se vit comme un contenu et comme un contenant des tensions douloureuses et des excitations du plaisir. Il intègre alors ses limites corporelles et psychiques. La tension réactive primaire, souvent tension de souffrance, appelant le soulagement et la réparation change de niveau et devient tension d’appel à la relation. La métamorphose du besoin en désir est active.
S’installe alors pour l’enfant une sécurité émotionnelle puisque l’autre se pose comme un repère stable, cohérent dans sa forme verbale et dans sa forme tonique.
L’enfant éprouve sa sécurité corporelle dans la dynamique soutenante du dialogue tonique. Autrui ne le laisse pas tomber dans ce qu’il est en train de vivre. L’enfant peut compter sur quelqu’un et il compte pour quelqu’un.
Enfin l’enfant est dans une sécurité ontologique car il se développe selon son propre projet psychomoteur, de la base sensori-motrice à la création de soi affectif et symbolique dans une cohésion et dans une cohérence avec le monde environnant.

Dans ce rythme psychomoteur, nous sommes en présence d’un double système intégratif, comme la double hélice de l’ADN.
Un système interne met l’enfant en présence de son équipement neuromoteur, de sa tonicité défensive et communicante. Muni de son potentiel neuromoteur, le bébé s’étaye sur l’autre système intégratif, la langue maternelle, qu’elle soit langagière, tonique, ou posturale dans un processus d’identification qui fait résonner tous les niveaux .
Grâce à ce double étayage l’enfant sort du sensori-moteur, pour aller vers le symbolique, le dehors, le social et dans le même temps, il se centre sur lui-même, se focalise sur ses ressentis, il les intègre comme étant sa vérité intérieure. Il élargit son champ de conscience, s’oriente psychiquement, se détermine et s’identifie . L’enfant habite son organisme qui se fait corps , il se l’approprie et lui donne un sens psychique.

Le dialogue corporel rythmé permet l’ identification corporelle de l’enfant sur l’adulte et de l’adulte sur l’enfant et dans cette double articulation l’empathie trouve sa place et sa fonction humanisante.
Cet aspect vibratoire et rythmique du contre transfert émotionnel est essentiel dans le savoir-faire du psychomotricien. C’est un guide interne qui nous permet d’être en prise directe avec l’enfant au niveau le plus fondamental.

Les images de base

Quant aux images de base, elles font appel aux sensations que vit l’enfant depuis le début de sa vie. Par étayage, les sensations s’appuyent sur les tensions et organisent les niveaux de l’affect et des images. Ce sont les images qui fixent et conservent la sensation au bout d’un certain nombre de répétitions. Le principe d’étayage permettant la réciprocité, l’image peut alors resolliciter les sensations précoces.
Lorsque nous avons conscience de notre contre transfert émotionnel, nous allons répondre à l’enfant par des propositions de travail sensoriel et tonique et par des images: s’enrouler sur un ballon, entrer dans l’eau, s’envelopper dans une couverture, se tortiller dans un tunnel, explorer un bâton et un cercle , pousser contre une paroi, sentir le dur et le mou de soi, sentir le dur et le mou d’autrui, danser, s’accorder dans un rythme , ouvrir , fermer.
Nos réponses ne sont pas le fruit du hasard ou de vagues techniques applicables à n’importe quelle situation: elles correspondent à l’analyse de notre éprouvé émotionnel, à sa décomposition, à sa déclinaison en tensions, sensations et images pour répondre à l‘enfant sur son terrain.
Les sensations et tensions générées par l’enfant en mouvement convoquent en nous des images et nous devons donc avoir suffisamment travaillé sur nous mêmes, sur les formes et gestalts de base qui conditionnent notre développement, comme l’enroulement, l’axe, le “huit” de la coordination , le croisement et le rassemblement des parties, l’ouverture et la fermeture des orifices corporels, pour nous ajuster à la demande enfantine.
Nous utilisons les instruments figuratifs de notre organisation motrice pour aider l’enfant à reprendre contact avec ses outils internes de compréhension de soi et du monde.
Le psychomotricien propose dans ses offres de travail une sensation structurée sur laquelle l’enfant peut s’appuyer. Il réfléchit en miroir une sensation et une tension sous une autre forme plus mentalisée, plus formelle, à un autre niveau d’organisation. Il aide l’enfant à passer de sensations existentielles à des sensations conceptuelles.
L’ enfant est renvoyé à qui il est dans l’instant mais aussi aux sensations résultant du manque à ressentir , à imager et à dépasser la stase psychomotrice.
Ce qui est important, ce n’est pas la remémoration de cette stase ni ce qui l’a provoquée mais c’est la reviviscence d’une forme de base inachevée et la création d’une nouvelle forme psychomotrice.

Les tensions corporelles, les refus ou les attirances pour certaines couleurs, matières et formes, pour certaines postures et certains rythmes sont autant de mots psychocorporels pour dire les manques et les distorsions des images de base .
Pour revivre ce qui est resté en souffrance, et pour en prendre conscience, l’enfant doit rencontrer la différence. C’est le psychomotricien qui, dans sa réponse contre transférentielle offrira à l’enfant cette altérité , révélatrice de ce qui a été vécu et de la possibilité de créer du nouveau . De cette dialectique fructueuse naîtront les créations intermédiaires et les possibilités de développement.

Si nous acceptons de sentir les tensions et les détentes, le plaisir et le déplaisir, les affects positifs et négatifs que convoquent en nous cet enfant, alors nous pouvons utiliser les résonances internes et les étayages toniques et sensoriels pour travailler dans le sens d’une réorganisation psychomotrice.
Mais attention de ne pas se perdre dans une idéologie du plaisir.
Les réponses fréquentes telles que “ces mouvements sont faits pour que l’enfant retrouve du plaisir à sentir son corps “, “pour qu’il accède au plaisir”, “pour qu’il sente son corps bouger dans le plaisir” constituent un des axes de travail du psychomotricien.

Quand j’enveloppe un enfant dans mes bras ou dans un tissu, j’ai un projet thérapeutique mais je dois tenir compte des réactions de l’enfant. Comment va-t-il réagir? Je lui propose une “tranche “de plaisir et il peut réagir avec angoisse, peur, frayeur, agressivité . Notre champ psychomoteur est constitué de deux grandes dimensions : le plaisir, la satisfaction, la détente mais également la tension, la frustration, la limite , la souffrance du manque et de l’absence, la surstimulation . Cette deuxième polarité de tensions et de souffrance doit être prise en compte car nous sommes, par définition, des thérapeutes de l’intégration et que nous savons que l’intégration est un processus de mise en rapport et en dialectique deux polarités opposées. Ce que nous induisons en posant un cadre, des ballons, des tissus, de la musique, de la lumière, de l’eau ne doit pas venir , uniquement comme recherche de plaisir et réparation d’une souffrance et d’un manque mais comme une action visant l’équilibration de la tension du désir, entre possibilités et limites. Notre savoir-faire vise la mobilisation et la réémergence du travail d’exister.

Le plaisir indispensable à la vie n’est pas le seul et unique chemin pour réactualiser, revivifier, souffler sur les braises d’un désir étouffé ou étiolé . Car celui-ci ne peut naître et s’enraciner que lorsqu ‘il y a satisfaction des besoins de base et nous avons un travail important à faire à ce niveau là.
Les besoins de base psychomoteurs sont nombreux: sentir le passage entre tension et détente, expérimenter chacune des tensions extrêmes , trouver un équilibre et une fluidité tonique , accéder à une cohérence entre ses niveaux d’organisation, intégrer un sentiment de continuité temporelle, intégrer un sentiment de soi , prendre contact avec ses racines affectives par l’ intermédiaire de l’étayage tonique et sensoriel, se resituer dans la dynamique intégrative.
Et pour aider l’enfant à satisfaire ces besoins de base sur lesquels s’enracine le désir, le psychomotricien, dans son contre-transfert émotionnel , tente d’être à l’écoute de la dimension agréable et désagréable de ses propres tensions, sensations affects et représentations.

Conclusion

La souffrance psychomotrice signe la perte d’un bien légitime qui est le processus d’intégration de ses sensations permettant l’accès à l’équilibre tonique , à l’étayage et à la globalisation psychocorporels et à l’identité .
Nous sommes des thérapeutes du corps , mais nous avons notre mot à dire, le mot émotionnel, le mot de la rencontre de deux tensions. C’est l’ajustement tonique et sensoriel qui a valeur de parole structurante.
Notre travail fondamental est un travail de terrassier car les tensions et les sensations sont les bases de la construction de l’espace corporel et psychique et la perte de vitalité observable et sensible dans toute souffrance psychomotrice s’origine au niveau tonique.
Avec l’émotion, nous communiquons de la manière la plus primaire, au sens de premier, nous préparons le travail d’ouverture à la symbolisation, à la prise de conscience de soi et du monde et c’est là qu’est la vertu thérapeutique de la psychomotricité.

Mots clés = tension du désir – dialogue tonique – communication émotionnelle – double étayage -réorganisation et intégration – rythmes – images de base –
Article pour la revue Pratique psychomotrice
Thème = héritage et transmission du savoir faire dans le champ de la psychomotricité

By | 2017-04-21T11:46:57+00:00 juin 2nd, 2015|Articles|Commentaires fermés sur Le contre transfert émotionnel dans la thérapie psychomotrice

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