Les sur stimulations sensorielles chez l’enfant

//Les sur stimulations sensorielles chez l’enfant

Les conditions d’un bon développement

La satisfaction des besoins de base du bébé conditionne son bon développement psychomoteur et l’établissement d’une base émotionnelle stable. Dès sa naissance, l’enfant a des besoins physiologiques : boire, manger, dormir, être au chaud et des besoins psychologiques : reconnaissance, respect, attention, tendresse .Il a besoin d’être stimulé mais il a également besoin d’être au calme. C’est le parent qui va satisfaire les besoins de base du bébé de telle sorte qu’il ne soit ni carencé ni sursaturé. Le parent, papa, maman, nourrice, assistante maternelle, assure le rôle de protecteur, de pare excitation et d’inhibiteur des tensions, car l’enfant immature ne peut pas réguler seul toutes les stimulations qui lui parviennent.

Un parent conscient et attentif met son bébé à l’écart des sources sensorielles trop fortes , le calme lorsqu’il pleure mais lui permet également de pleurer pour évacuer ses tensions, il le console , lui parle et le soigne . A côté de ces soins respectueux et affectueux qui protègent l’enfant et lui assurent une sécurité de base, existe un système tonique inné, spécifique de l’humain, qui a de nombreuses fonctions. C’est une organisation du tonus, qui met le bébé dans la position foetale : cet enroulement primaire est fondamental pendant les trois premiers mois de la vie, période à laquelle le bébé acquiert un début d’autonomie motrice. L’intégration de cet enroulement est nécessaire pour éviter les tensions dorsales futures et pour assurer une bonne stabilité du corps dans l’espace (1) ; le système tonique inné réagit aux stimulations dans le sens de la détente ou de l’excitation; il donne à l’enfant la possibilité de sentir et de séparer les bonnes stimulations des mauvaises. Si la stimulation est forte et douloureuse, le corps réagit en augmentant la tonicité.

Le bébé se crispe, il a mal et pleure, ses muscles se durcissent et l’entourent d’une enveloppe tonique dure protectrice. Mais en même temps le monde autour de lui est noir et méchant. Nous gardons toute notre vie ce réflexe de protection de repli sur soi et de durcissement, mais contrairement au bébé, le monde autour de nous de s’écroule pas pour autant. Si la stimulation est tendre et douce, l’enveloppe tonique se relâche, le bébé se détend, s’ouvre, se sent dans un monde de bonheur et s’endort serein. Nous connaissons tous la béatitude tranquille du bébé après une tétée. Grâce à cette enveloppe tonique vibratoire et au soutien attentif de ses parents, l’enfant sent les stimulations qui lui font mal et celles qui sont agréables. Il est naturellement vigilant lorsqu’il est éveillé et prêt à accueillir les stimulations qui viennent du dehors et du dedans mais il n’est pas débordé par les sensations.

Il est détendu, confiant, ouvert, curieux .Par des postures appropriées, il peut s’orienter sans crainte vers les sources d’informations, capturer celles-ci et y répondre d’une manière adaptée. Cette articulation entre processus naturels et relationnels se met en place tout au long de la vie mais la première année de la vie est la période des liens les plus étroits. Pendant cette période, le bébé n’a aucun moyen volontaire de jouer sur les variations de son enveloppe tonique. Son cerveau est immature et les systèmes inhibiteurs des tensions ne sont pas encore fonctionnels. Il a impérativement besoin que son parent gère le monde externe pour lui, l’aide à tolérer les sensations fortes voire à faire disparaître certaines douleurs, soit empathique et tendre. Il a besoin d’un parent donnant un sens à ce qu’il vit. Enveloppé dans les bras sécurisants de son parent et dans son enveloppe tonique il pourra contenir ses sensations, ses émotions, ses images et construire sa pensée .Ce sont les sensations qui président à la pensée.

L’enfant vit tout ce qui l’entoure sur le mode du sensoriel puis progressivement il élabore ses sensations, leur donne un sens, s’inscrit dans la vie et prend son identité. Il a besoin, pour accomplir ce projet psychomoteur, de se développer de manière la plus harmonieuse possible sans être sur stimulé ou sous stimulé. L’ensemble des bons soins physiques et psychiques prodigués par les parents assurent au bébé cet équilibre tonique et émotionnel, une sécurité de base et une base narcissique valorisante nécessaire à son inscription comme sujet dans le monde environnant.

Les stimulations nocives

Si l’enfant a besoin de sensations variées pour construire sa pensée et comprendre le monde, certaines stimulations sont nocives car elles dépassent son seuil de tolérance et ne peuvent pas être intégrées. Toutes les violences physiques sont évidemment des sources de sur stimulations: les secouements, les coups, les cris, les carences alimentaires, le manque de soins, le manque de relation, l’exposition de l’enfant à des sources sonores , visuelles (télévision) olfactives (fumée de cigarettes), tactiles excessives.

Mais à côté de ces violences avérées, il en est d’autres, liées aux difficultés affectives des parents, à leur propre histoire infantile et trop souvent banalisé alors qu’elles forment le lit d’une souffrance à bas bruit, masquée par une sur adaptation de l’enfant. Un enfant est en état de sur stimulation s’il n’est pas calmé dans ses émois. Hurlant, suant, rougissant et rugissant, il est alors débordé par ses émotions et se retrouve dans un vide relationnel terrifiant. Il est vrai qu’un parent ne peut pas toujours être disponible pour calmer son bébé, parfois il ne comprend pas les pleurs, mais il est important de parler à l’enfant, quitte à lui dire que nous ne pouvons rien pour lui pour le moment. Le petit humain a besoin qu’un sens soit donné à ce qu’il vit pour structurer son univers psychique mais il a également besoin d’avoir un parent empathique et conscient de ses lacunes.

A l’opposé, l’autre état de sur stimulations que vivent trop souvent les bébés est l’impossibilité d’exprimer leurs émois car leur bouche est fermée par une tétine. Les parents, touchés et envahis dans leur espace affectif par les pleurs du bébé, ne peuvent pas le contenir et leur seul moyen pour échapper à leur angoisse est de ne pas entendre les pleurs et la souffrance de l’enfant .Mais la tétine vient trop souvent étouffer les tensions et les sentiments de ce dernier. En surcharge tonique interne, sur stimulé par des tensions qui ne peuvent pas s’exprimer et prendre sens, le petit est sous pression comme une cocotte minute. Un troisième état banalisé est la conséquence du non respect du rythme de l’enfant : trop de parents veulent un enfant précoce qui se redresse tôt, s’ asseoit à quatre mois, marche avant 10 mois, propre de bonne heure.

Ils exigent alors de l’enfant, sans le savoir, un recrutement tonique excessif pour compenser la faiblesse de son système nerveux central. L’enfant est en surtension corporelle mais il s’adapte au désir de ses parents car il a besoin d’être apprécié et aimé. Il trouve une certaine excitation dans les efforts moteurs (comme dans le youpalas) mais c’est à son détriment car il est privé de son rythme propre et de sa lenteur intégrative nécessaire à l’établissement de sa vraie personnalité. D’autres sources de stimulations gênèrent chez l’enfant des tensions corporelles excessives et des sentiments désagréables : une maman trop angoissée qui s’épanche sur son enfant, se console avec lui et lui transmet son angoisse; un parent incohérent qui bouscule l’enfant dans ses repères affectifs, des conduites adultes de rejet, d’annulation, de mépris envers le petit.

La liste pourrait être longue. Les conséquences de ces abus sensoriels sont multiples et ont des effets à court et à long terme.

Conséquences psychomotrices des sur stimulations sensorielles

Chez les nourrissons, les premières observations concernent les troubles du sommeil et de l’alimentation. Les bébés sur stimulés, non calmés ou surexcités, régurgitent très souvent car l’augmentation du tonus musculaire entraîne celle du tonus de l’estomac et des intestins. Lorsqu’il a un reflux, le bébé souffre, il se tend sous l’effet de la douleur, sa tonicité augmente, il vomit davantage et se crispe encore plus. Certains pansements gastriques viennent soulager le bébé mais ne guérissent pas la cause.

Il ne reste plus au bébé qu’à attendre que sa maturation nerveuse lui permette de dissocier un peu la tension musculaire de la tension organique, ce qui se produit vers la fin du premier trimestre de vie et dans le courant de la première année. Les troubles du sommeil sont également une conséquence à court et à long terme d’états de sur stimulations non traités. Le bébé sur stimulé n’est que trop rarement dans la détente et le repos car il vit beaucoup plus de situations de stress que de moments de détente relationnelle. En état de tension et de malaise affectif intérieur, il sombre dans le sommeil puis se réveille brusquement, en alerte, puis se rendort à nouveau dans un rythme épuisant pour lui et pour son entourage

Le sommeil ne joue pas son rôle d’analyseur inconscient de stimulations diurnes et de réparateur et l’enfant ne se repose pas. Il recommence la journée en état de surcharge sensorielle et accumule toujours plus de tensions. Lié à l’instabilité tonique, se pose le problème des postures. Un bébé sur stimulé est dans un déséquilibre tonique. Ce manque de stabilité ne lui permet pas de s’orienter vers les objets et les personnes d’une manière harmonieuse et précise. Ses postures sont incertaines et précaires. Il est le plus souvent dans un déséquilibre qui ne lui permet pas de “soutenir “ son attention et sa relation avec autrui. A cette difficulté relationnelle s’ajoute la précarité de l’intégration de la colonne vertébrale, de la latéralité et de la capacité à rester tranquillement concentré sur un jeu. Dès que l’enfant se met debout et marche, il est toujours dans un mouvement qui ne semble pas toujours avoir de but.

Il est en partie dans la recherche de stabilité et de détente, car nous savons par exemple, que les écoliers qui remuent leurs jambes sous leur bureau tentent , sans le savoir, de faire baisser leur rythme cardiaque, mais ils sont également dans une motricité de décharge et de malaise Surchargé d’informations qu’il ne peut assimiler et intégrer, l’enfant sur stimulé présente d’énormes difficultés à contenir l’excitation .Il est sujet à des brusques accès de colère, d’énervement, de pleurs; c’est sa manière d’évacuer le trop plein de pression interne.

Nous avons vu que certains états de surcharge sensorielle étaient dus à un manque d’interprétation empathique de ce que vivait l’enfant. Celui-ci doit donc se débrouiller seul pour donner un sens à ce qu’il ressent. Comme il n’a pas été nommé, détendu, apaisé, il manque des premiers repères pour comprendre et s’orienter dans le monde extérieur. Il peut devenir invalide au niveau affectif. Trop souvent il fonctionnera en en tout ou rien, excité ou inhibé.

Les conséquences à long terme

Une des conséquences les plus douloureuses des états de sur stimulation est l’anesthésie de la vie affective. Ne pas savoir ce que l’on vit, être en dehors de son corps, se sentir comme une machine. Toutes ces sensations d’existence carencées ou abîmées sont liées à une anesthésie sensorielle mise en place d’une manière réflexe par le bébé sur stimulé. Le cas des enfants battus est l’exemple le plus frappant : ”Même pas mal” disent-ils petit, “Je ne sens rien du tout” ,mais plus grands ils se vivent coupés en deux, la tête d’un côté, le corps de l’autre. Même si une certaine anesthésie sensorielle est en place, la souffrance psychique est énorme.

Par voie de conséquence, la capacité à s’exprimer est réduite. Un corps abusé sensoriellement entraîne un esprit médusé, un arrêt de la pensée, une parole bloquée(2) .Plus tard, le sujet aura des difficultés, voire des impossibilités de penser les situations trop violentes. La fracture entre le corps et l’esprit avec refoulement massif des sentiments pour continuer à survivre est un état plus ou moins profond. Les stimulations nocives ne procurent aucun plaisir à l’enfant. Bien au contraire elles génèrent des sentiments de dévalorisation de soi, d’humiliation, de dégoût du corps. Le manque de repères internes valorisants entrave la construction de l’image de soi et souvent la seule façon de la maintenir présente est d’entretenir des sensations par les mouvements. Les enfants sur stimulés sont hyperkinétiques lorsqu’ils ne sont pas complètement inhibés.

L’instabilité et l’insécurité émotionnelles entraînent un défaut de concentration qui se traduit au niveau scolaire par des difficultés d’apprentissage et d’intégration dans le groupe scolaire. En grandissant, si l’enfant n’est pas accompagné par un adulte bienveillant, il vit le monde extérieur sur le modèle de ses expériences précoces. Préoccupé par les agresseurs externes potentiels, il ne peut pas se centrer sur lui et sera inattentif à un travail personnel qui demande un effort de concentration et de stabilité sur soi.

D’autre part, il se réfugie dans un monde imaginaire qu’il s’est créé pour échapper à la dure réalité de la vie .Il a du mal à tolérer les frustrations et se trouve impuissant à gérer les mouvements affectifs internes torturants qui l’animent. Angoissé, manquant de référents internes, il cherche des repères extérieurs. Cela le fragilise car son manque de confiance en soi le rend influençable et démuni face à certains agresseurs externes. Au niveau physiologique, chaque stimulation trop forte provoque la sécrétion d’hormones de stress nécessaires pour gérer la situation Mais lorsque ces états de stress se répètent trop souvent, les hormones n’ont pas le temps d’être évacuées pendant une période de calme et leurs excès favorisent les dépressions.

Conclusion

L’enfant sur stimulé est un enfant qui souffre. Il est débordé par les événements. Ses besoins de détente physique et psychologique sont lourdement carencés. L’accompagnement nécessaire et l’empathie dont l’adulte le prive porte atteinte à ses capacités de se construire dans la confiance. Même s’il s’adapte et devient une personne active, toujours sur le champ de bataille, au fond de lui souffre un petit enfant bousculé qui demande juste un peu de patience et le respect de son rythme d’intégration.

 

(1) 1995. S.Robert-Ouvray. L’enfant tonique et sa mère. Paris. Hommes et Perspectives.

(2) 1998. S.Robert-Ouvray.Enfant abusé, enfant médusé. Paris.Desclée de Brouwer.

By | 2017-04-21T11:46:58+00:00 juin 1st, 2015|Articles|Commentaires fermés sur Les sur stimulations sensorielles chez l’enfant

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