Martin

//Martin

Martin a douze ans. Il est souriant, ouvert, en offrande. Il répond volontiers aux questions. J’ai la sensation qu’il est complètement exposé au monde externe , comme un bébé innocent, sans systèmes de protection . Il s’écroule sur l’épaule de sa mère, se redresse gentiment lorsque je lui parle, regarde autour de lui, un léger sourire aux lèvres. Sa “gentillesse” m’effraie. C’est comme s’il n’avait aucune structure de soutien de soi.
Ses parents se plaignent d’un échec scolaire massif. Il a redoublé plusieurs fois, a vu des orthophonistes et des psychologues. C’est une “dyslexie massive” a-t-on dit. Il a un comportement bipolaire: il est très lent ou agité voire impulsif à la récréation. Il manque de concentration. “C’est vraiment dommage” dit le père, il a tout pour lui. Il est gentil , il est beau et il a bon cœur!”.

Martin s’est réveillé très souvent la nuit jusqu’à l’âge de trois ans et venait régulièrement dans le lit de ses parents. Ce qui préoccupe Martin, ce sont ses cauchemars. Il dit n’avoir jamais peur au moment des rêves mais surtout le lendemain. Sa maman est toujours là pour lui dire : “Ce n’est rien , maman est là. Ca va s’arranger”. Mais Martin reste avec ses peurs, même s’il les oublie un moment. Martin a une maman toute puissante qui s’occupe de tout. Elle ne supporte pas les émotions de son enfant, encore moins sa souffrance. Elle ne peut rien en dire sauf qu’elle souffre avec lui et plus que lui dans ces moments là. Aussi pour lui éviter toute frustration et toute difficulté, elle devance ce qu’elle croit être ses besoins et ses désirs. Elle sait tout pour lui, devine, interprète, dit , nomme en fonction de ses propres mouvements internes, sans distance. sans empathie.

Martin a toujours eu des problèmes d’alimentation: le sevrage du sein au biberon à 6 mois été très difficile et Martin continue à manger très peu. Dès le début de la vie, on peut dire qu’il a du mal à avaler ce que sa mère projette sur lui. Après les régurgitations, l’exzéma apparaît puis l’asthme s’installe. “Il est trop gâté et pourri” dit le père ” on lui passe tout.. Mais c’est vrai qu’il est serviable, affectueux et gentil””. La prise de conscience paternelle s’arrête là. La maman se dit maniaque , préférant faire les choses plutôt que de demander , d’expliquer ou d’attendre. ”Je l’assiste trop” ajoute la maman après m’avoir expliqué qu’elle l’aide à s’habiller et à faire ses lacets.
Martin est capté par sa mère surprotectrice. A quoi ça sert de chercher à comprendre à l’école puisque tout est déjà résolu par maman? Pourquoi faire entrer des choses étrangères à l’intérieur de soi, des choses inconnues et peut-être dangereuses alors que maman sait si bien ce qu’il me faut? Pourquoi acquérir un esprit critique et opposant puisque papa m’aime quand je suis beau et gentil? En même temps, Martin est dans un système d’implosion interne.

Le premier dessin sera une maison, “la maison des amis”, dont la porte et les fenêtres sont fermées par des barreaux. Un serpent se dirige vers la maison pour boire de l’eau. mais il n’y a personne dans cette maison.
Ce premier dessin nous met face au problème crucial de Martin: avoir sa maison, son Moi, son enveloppe pour se protéger de la chaleur étouffante de la surprotection parentale , se désaltérer, se rencontrer soi-même. Pour le moment, il est tel que ses parents le désirent, beau, gentil, affectueux et non tel qu’il devrait être, un pré-adolescent en voie d’affirmation de soi.
Dès les premières séances, Martin joue volontiers. Il est empli d’une grande violence. Rien ne lui résiste, par magie il est toujours le plus fort. Il ne peut élaborer aucune stratégie ni gérer aucun conflit, tout se résout par enchantement. Il est à la fois le parent surpuissant qui domine la situation, règle les problèmes en deux minutes, et l’enfant qui implose d’une surtension interne qu’il ne peut exprimer. Pendant plusieurs séances, des monstres créés par un homme se combattent et meurent tous à la fin du combat.

Puis une première étape de son redémarrage psychomoteur s’amorce lorsqu’il énonce que l’homme va maintenant créer des hommes qui tuent. En passant du monstre préhistorique à l’homme méchant, Martin donne une forme plus élaborée à ses tensions internes.Il peut d’une manière symbolique énoncer que son mauvais parent existe et lui fait du mal. Reconnaître la présence en soi de “mauvais parents “ ne veut pas dire que l’enfant le sente vraiment consciemment. Nous sommes dans un travail intra psychique. C’est l’énonciation ici, accompagnée d’une portée émotionnelle qui a valeur thérapeutique. Le fait d’avoir pu nommer une de ses angoisses “les hommes méchants qui tuent” permet à Martin l’expression de sa souffrance interne et comment “ils” le font souffrir.
La séance suivante, il dessine un singe en cage. “Les humains ont oublié d’ouvrir la porte” dit-il. Puis il dessine un escargot qui va aller chercher un éléphant pour délivrer le singe. L’expression symbolique de Martin est étonnement claire. L’enfant n’a pas été affecté et humanisé par les mots de ses parents. Bien au contraire il est prisonnier de leurs paroles, de leurs projections, de leurs angoisses.
En représentation de gentillesse, de joliesse et d’amusement pour satisfaire ses parents, l’enfant ne s’est pas senti reconnu comme personne différente. Il est lent dans ses actions , surtout à l’école (l’escargot) et il est à la recherche d’une peau solide, protectrice et d’une identité de garçon l’éléphant).

Une fois suivante, il reprend l’histoire du château avec des méchants qui attaquent. Un homme est blessé, il est “devenu en fer” alors il veut se venger. Il prend un éléphant pour le seconder. Mais six ans plus tard les gentils attaquent parce qu’ils voulaient se revenger. Ils gagnent. L’histoire est terminée”.
Six ans, c’est l’entrée au cours préparatoire, début de l’échec scolaire du garçon. Martin est l’homme blessé qui tétanisé par les tensions excessives engendrées par ses frustrations précoces de sens s’est senti “en fer” , durci par l’hypertonicité angoissante. Il décide de se venger et en effet il gagne car la scolarité est très importante pour ses parents qui n’ont pas pu faire d’études et qui ont besoin d’être valorisés par la réussite de leur enfant.Ils sont bien punis!

Martin aime la musique et je l’encourage à mettre en chanson cette aventure: “Il était une fois un homme de fer qui voulait se venger parce qu’il avait été blessé. Et il a tout cassé .Il voulait se venger des méchants. C’est une histoire vraie et c’est une histoire pas vraie .C’est un histoire de millions d’années qui va se terminer quand Jésus-Christ va arriver avec Napoléon 1er”.

Martin est pris dans un conflit interne important où la confusion des identités est prévalente: à la fois la victime et l’agresseur, Jésus-Christ sacrifié et Napoléon conquérant dévastateur , Martin exprime son besoin d’être différencié dans ses positions psychocorporelles. La difficulté de faire un tri, de classer, de poser des différences se retrouve à de nombreux niveaux d’organisation. Lorsqu’il construit une tour de cubes, il prend les éléments au hasard, sans regarder la forme, la possibilité d’ajustement, la grosseur, sans orientation, sans stratégies. Évidemment tout s’écroule. Il recommence inlassablement. Nous essayons de réfléchir ensemble à ces échecs permanents .

Surchargé d’angoisse maternelle, gavé avant d’avoir pu émettre un son, Martin-bébé n’a pas pu intégrer clairement ses deux positions de base, le dur-tendu et le mou-détente. Il y a confusion dans son organisation psychomotrice entre la tension réprimée de son besoin et la tension de la stimulation maternelle. Durci “comme le fer” par ses tensions psychocorporelles, malmené par des implosions internes sans cesse refrénées , Martin met en scène des voitures qui explosent. Sans véritable protection souple et adaptable, rigidifié et sidéré par son hypertonie, l’enfant n’a plus accès à son intérieur , à son potentiel créatif, à sa parole vraie. Jusqu’à présent il a contré l’autre en résistance passive, en arrêt de son développement psychomoteur . Il donne tout à ses parents sauf sa scolarité.

Puis un jour, il raconte un de ses cauchemars: “Il y a des méchants qui me coupent la tête.On me prend tout mon argent.On me vole mon ordinateur que je vais avoir bientôt. Alors je me pince et je me réveille”. Tout ce qui sert à penser et à construire le monde intellectuellement disparaît, le potentiel cognitif bien sûr mais également la représentation psychique des événements. L’enfant surstimulé , sidéré, “en fer” ne peut plus penser et dire. Il est médusé.

Martin exprime pendant de nombreuses séances les carnages intérieurs. Il lutte. Sa violence émerge : les missiles éventrent les murs, les maisons, tout éclate. Le dessin qui suivra cette séance vient en effet confirmer le malaise de l’enfant. Le garçon dessine un bonhomme qui marche couché sur un côté :”c’est un dinosaure bizarre”. Il fabrique en pâte à modeler des bonshommes bizarres qui vont se faire soigner chez le médecin. “Ils n’ont pas les parties du corps au bon endroit. Un a la jambe à la place du bras et le bras à la place de la jambe”. Il me demande de faire un éléphant. Il lui met alors une jambe à la place de l’oreille. Il bouleverse l’ordre des éléments anatomiques .

Martin exprime un des effets de la surstimulation sensorielle des parents trop “bisouilleurs”, trop “dévoreurs” qui lavent et habillent les enfants , parfois jusqu’à dix ans.
Abusé sensoriellement par les touchers possessifs de sa mère, désorienté dans un corps qui ne lui appartient pas , objet sexualisé de ses parents, Martin me demande de mettre de l’ordre et de le soigner. Puis dans la même séance, il va faire une bataille :les méchants ont pris les bébés et ils partent sur une autre planète. Il exprime la satellisation des enfants surstimulés. Il a laissé son corps, une jolie enveloppe mais son Moi a fui très loin dans une autre galaxie. Je formule l’interdiction pour quiconque de disposer du corps d’autrui .

A la suite de cette séance, Martin parle de Dragon bull Z.Il aime sa force. Son adversaire est un personnage d’une autre galaxie qui lance des balles qui explosent. C’est le maître de l’univers. On cherche ensemble comment son héros (lui) pourrait se protéger des explosions. Alors il met un fauve en cage puis il lui lance une peau douce. “C’est que pour les animaux comme les hérissons” précise-t-il. Il appellera son dessin “le piquant et le doux.”

Martin a fait un grand pas en avant. Il a réussi à contacter le deuxième pôle de sa dynamique psychique, le pôle doux , tendre, apaisant et protecteur qui peut venir réguler la charge du pôle dur et douloureux. Il peut enfin changer de position psychocorporelle et se protéger en passant d’une polarité à une autre .

Dans les séances suivantes, ses dessins se colorient, se précisent, sont de plus en plus recherchés et élaborés. Il fait toute une série de créations colorées qu’il nomme “La famille des arcs en ciel”. Je pense qu’il atteint le stade de l’ambivalence, équilibre rythmé entre les deux polarités de base, mélange de pluie et de soleil, de dur et de mou, de gentil et de méchant.
Avant les vacances d’été, Martin fait un dernier dessin. Il trace la voiture de ses rêves , une belle voiture de course fuselée. Puis un circuit avec des petites voitures télécommandées. Il me dit combien il aimerait être autonome, entier, identifié, libre et puissant. Il a accès à cette image de lui mais il est toujours fragmenté et téléguidé par ses parents. Nous terminerons cette séance sur un jeu de “baccalauréat”. Martin est relancé dans son processus psychomoteur de tri et de classement. Il passera dans la classe supérieure au mois de septembre. Je le revois alors et il me dit qu’il va pouvoir se débrouiller sur. Je lui réponds qu’il peut m’appeler s’il en éprouve le besoin.

Conclusion
Dans le cas de Martin comme dans l’histoire de nombreux enfants qui ont besoin d’une thérapie psychomotrice, nous ne pouvons pas penser la dynamique psychique du sujet sans tenir compte de la manière dont l’enfant s’est construit avec ses tensions et ses détentes, avec son axe vertébral et son enveloppe tonique.
Tous ces éléments sont identifiés d’une manière souvent très commune chez les enfants. Nous pouvons alors repérer non seulement les conflits internes mais la qualité de l’étayage psychomoteur, là où l’enfant est bloqué, prisonnier, torturé, souffrant.
Alors pour apporter quelques éléments de réponse à la question “du corps et de l’être” ou “sur quel corps intervient-on?” je pourrais dire que le corps est le passage obligé, le référent, la pré-forme, le modèle, la métaphore de la construction du sujet.

By | 2017-04-21T11:46:58+00:00 juin 2nd, 2015|Articles|Commentaires fermés sur Martin

About the Author: